Elles s’appellent Anora, Ruby, Nicole, Elise ou Elisabeth et représentent les femmes d’aujourd’hui, telles qu’elles se battent contre la violence, la bêtise et l’arrogance des hommes. A l’heure où certain.e.s redoutent que l’élection de Trump aux Etats-Unis pourrait relancer la guerre des sexes, peuvent-elles nous donner des leçons de résistance ?
La plus radicale est sans nul doute Noémie Merlant. Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma (2019) l’avait révélée en tant qu’actrice face à Adèle Haenel. Ancienne mannequin et par ailleurs interprète du récent remake de Emmanuelle (Audrey Diwan, 2024), elle a coécrit (avec Sciamma) et réalisé Les Femmes au balcon, présenté cette année à Cannes en séance de minuit.

Elles vont tout péter
Des femmes au balcon, ce sont des femmes qui s’offrent aux regards, mais aussi des femmes qui regardent. Dans une interview à Télérama, Noémie Merlant n’y va pas par quatre chemins. « C’est un film qui parle de la libération des femmes. Et pour être libérées, elles pètent tout ! » Le mec sur lequel ça tombe, c’est Magnani, bellâtre musclé et violeur avéré auquel le film ne donne pas de prénom (Lucas Bravo). Il sera successivement pénétré (par une espèce de barre verticale), émasculé et coupé en petits morceaux avant d’être jeté dans une baie marseillaise. Le trio que forment Ruby (Souheila Yacoub), Elise (Merlant) et Nicole (Sanda Codreanu) correspond au pire cauchemar des masculinistes de tout poil : trois nanas qui envoient promener toutes les convenances, toutes les règles régissant ce qu’une femme peut ou non faire, comment elle doit s’habiller (ou pas), se comporter, parler, agir ou jouir.
Noémie Merlant ne fait pas dans la dentelle. Son récit part dans tous les sens, mélange les genres entre comédie d’horreur, rape and revenge et chronique sur la sororité, et se perd quelque peu dans une histoire de fantômes mal gérée. Mais il y a une vraie réflexion sur la représentation du corps féminin au cinéma et un réel côté cathartique dans l’explosion de violence et, plus subtilement, dans le dernier plan qui suit les trois amies se promenant, torse nu et sans peur, dans les rues nocturnes de Marseille. Une image de science-fiction, dit Noémie Merlant, inimaginable dans le monde réel. Et si les femmes arrivaient à se libérer du regard pesant et omniprésent des hommes sur elles ?

Le personnage que s’est attribué Noémie Merlant fait explicitement référence à la femme sans doute la plus regardée au monde. Elise est actrice et vient de quitter sans crier gare le tournage d’un téléfilm dans lequel elle interprétait Marilyn Monroe. Rappelons que les hommes adoraient cette dernière en partie pour son côté enfantin que les réalisateurs exaltaient. Marilyn apparaissait comme une femme que les hommes pouvaient modeler à leur guise sans jamais se mettre en danger. Tout le contraire des trois copines au balcon de Noémie Merlant.
Body Horror
Alors que Les Femmes au balcon, avec tous ses défauts et ses outrances, est un film résolument féministe, jouissif et libérateur, l’approche de Coralie Fargeat est plus hasardeuse. Dans son film The Substance, étrangement catapulté en compétition à Cannes d’où il est reparti avec un assez incompréhensible Prix du meilleur scénario, il est à nouveau question de male gaze, mais cette fois, l’héroïne ne cherche pas à lui échapper. Au contraire, elle va tout – absolument tout ! – faire pour s’y conformer.

The Substance (c) Working Title Films
Pour ce rôle d’une actrice sur le déclin qui découvre un moyen radical lui permettant de rajeunir son corps, dans l’espoir de retrouver l’amour du public, Fargeat dit avoir essuyé plusieurs refus d’actrices de renom et c’est finalement Demi Moore qui s’y colle. Elle est donc Elisabeth Sparkle, ancienne star reconvertie dans une émission de fitness censée faire faire de l’aérobic aux femmes afin que leurs cuisses restent bien fermes, comme ces messieurs les aiment. Mais à plus de 50 ans, Elisabeth a elle-même dépassé la date de péremption aux yeux de son producteur Harvey (Dennis Quaid) qui décide donc de la remplacer. Seulement, Elisabeth n’a rien d’autre dans la vie. Sans le regard des hommes, même des hommes aussi écœurants, abjects et bêtes que Harvey, elle n’existe plus. Elle accepte alors de se dédoubler (dans la souffrance !) pour donner vie et corps à une autre version, bien plus jeune et bien plus parfaite d’elle-même. Nommée Sue (Margaret Qualley), celle-ci n’a d’autre but que de récupérer le boulot d’Elisabeth et l’adhésion de Harvey.
Pourquoi n’essaie-t-elle pas plutôt de refaire carrière à Hollywood, activité qu’on imagine pourtant bien plus satisfaisante ? Si l’on peut comprendre le plaisir un peu pervers que prennent les adeptes du body horror devant l’orgie sanglante et grand-guignolesque à laquelle nous invite la réalisatrice, si on peut s’amuser à décrypter les innombrables références (Marilyn en fait partie, mais aussi – entre autres – Hitchcock, Cronenberg, De Palma, Kubrick, David Lynch et bien sûr Oscar Wilde avec son Dorian Gray), le problème du film est qu’il nous impose comme protagoniste et potentiel sujet d’identification une femme sans aucune personnalité. Dès le début, Elisabeth n’est qu’une image unidimensionnelle sans contour, un personnage décérébré et creux, démuni de toute volonté autonome, de tout désir de rébellion et de toute capacité de résilience, auquel il est bien difficile de s’attacher de quelque manière que ce soit. Pendant deux interminables heures, on suit d’un côté Elisabeth, gonflée au botox et visiblement passée par diverses opérations esthétiques, et de l’autre Sue, la plupart du temps réduite aux regards insistants sur ses fesses photoshopées. On a l’impression que la réalisatrice a tant et si bien intériorisé elle-même le regard masculin que, comme sa protagoniste, elle ne peut voir dans le vieillissement du corps féminin qu’horreur et monstruosité. Elle dénonce certes la tyrannie du regard masculin, mais elle n’a rien à lui opposer.

Palme d’or
Dans le film du même nom, Anora, qui préfère qu’on l’appelle Ani, est d’un tout autre gabarit. Pourtant, comme Elisabeth, elle danse pour que les hommes la regardent. Ani donc (Mikey Madison) est stripteaseuse, entraîneuse – et plus si affinités – dans un club à Brooklyn où elle fait une nuit la rencontre d’un beau, jeune et très riche héritier russe (Mark Eydelshteyn) qui s’entiche d’elle et se déclare même prêt à l’épouser. L’affaire est conclue contre la remise d’un diamant de 4 carats. Car Ani a beau aimer sincèrement son nouveau mari, elle n’en perd pas le sens des réalités pour autant. Loin d’être la travailleuse du sexe naïve et peut-être un peu bébête qu’on attend, elle a la tête fermement plantée sur les épaules et s’avère tout à fait capable de se défendre. Et bien lui en prend car, après quelques coups de fil entre la Russie et les États-Unis et l’intervention des sbires du papa de l’héritier, le conte de fée fait place à la dure réalité d’une société ultracapitaliste qui entend remettre chacun à sa place. Sauf que les deux gorilles envoyés dans ce but par l’oligarque paternel, se retrouvent, de façon fort inattendue, penauds face à Ani qui ne correspond en rien à l’image qu’ils se font des femmes. Ani se montre résolue à se battre, au propre comme au figuré, pour garder sa place au soleil. Commence alors une chasse à l’homme tragi-comique à travers un New York blafard, au bout de laquelle Ani aura perdu ses quelques illusions mais jamais sa dignité.
Comme Noémie Merlant, et contrairement à Coralie Fargeat, le réalisateur américain Sean Baker porte un regard non sexualisé sur sa protagoniste, même quand il la filme dans des activités sexuelles. Formidablement incarnée par Mikey Madison, cette petite sœur américaine des femmes au balcon de Noémie Merlant, pète tout, elle aussi, et arrache l’adhésion des spectateurs et spectatrices malgré les nombreuses longueurs du film. Récompensé par la Palme d’or au dernier festival de Cannes, Anora – peut-être parce qu’il est réalisé par un homme – est aussi le seul des trois films qui sauve au moins l’un de ses personnages masculins. L’excellent comédien russe Youri Borissov (déjà remarqué dans Compartiment no. 6 de Juho Kuosmanen en 2021) y est Igor, un jeune mercenaire visiblement très impressionné par le courage et la singularité d’Ani. Mais là encore, cela ne se termine pas comme on l’imagine.
Anora et The Substance sont actuellement à l’affiche dans les salles luxembourgeoises. Les Femmes au balcon sortira le 11 décembre.
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