Un temps pour vivre, un temps pour mourir

Deux visions radicalement opposées de la vie sont exposées dans deux films actuellement à l’affiche, l’un allemand et l’autre français.

Bien que voisins, la France et l’Allemagne restent deux pays dont la culture et l’histoire bien distinctes donnent lieu à des cinématographies très différentes, et parfois des malentendus jusque dans les rangs des journalistes qui les commentent. Il faudrait y consacrer une analyse plus détaillée mais en attendant, force est de constater que deux films actuellement à l’affiche révèlent des visions radicalement opposées de la vie.

Memento mori

Deuxième long métrage de la réalisatrice allemande Mascha Schilinski, In die Sonne schauen/Sound of Falling (en compétition du Cannes où il a remporté le prix du jury) a pour décor une vieille ferme située à la frontière de l’ancienne RDA. La cinéaste y imagine les vies successives – vers 1910, 1945, 1980 et 2020 – de quatre occupantes des lieux.

In die Sonne schauen  © Studio Zentral (Berlin)

Des gestes, des mots, des rêves mais aussi une attirance morbide pour la mort (symbolisée, entre autres, par une grosse mouche noire), se répètent et se répercutent, par delà les époques, d’une protagoniste à l’autre. Dès le début du film, une servante à qui des gamines ont joué un mauvais tour, tombe et reste immobile par terre. Les enfants et les spectateurs retiennent leur souffle : est-elle morte ? Mais non, elle se redresse et pourchasse les fillettes. La réalisatrice joue ainsi, tout au long du récit, de cette frontière incertaine entre la vie et la mort.

L’une des petites filles se prénomme Alma. Un peu plus tard, elle scrute une photo sur laquelle une autre fillette, qui lui ressemble, est assise. C’est sa sœur, et on lui explique qu’elle s’appellait aussi Alma, et que la photo a été prise après son décès. L’Alma vivante est terrifiée par cette morte dont elle porte le nom et la robe. « On va tous mourir. Toi aussi » lui lance alors froidement une autre des sœurs, ce qui équivaut à regarder en face (signification de « in die Sonne schauen ») une réalité qu’on a plus généralement tendance à éluder, mais n’est peut-être pas le meilleur moyen de réconforter une gamine de sept ou huit ans.

In die Sonne schauen  © Studio Zentral (Berlin)

Sur ces photographies post-mortem, très à la mode au début du XXe siècle, le moindre mouvement rendait flou le corps des vivants qui ressemblent ainsi à des fantômes, alors que ceux des défunts immobiles apparaissent parfaitement nets. Plus tard, certains personnages brisent le quatrième mur et nous regardent, nous, comme si nous étions le fantôme qu’elles viennent de découvrir.  Dans ces moments-là, Mascha Schilinski ne brouille pas seulement la frontière entre les vivants et les morts, mais entre son film et le monde réel. L’effet est assez saisissant.

Parce que le temps n’existe pas pour les fantômes, Mascha Schillinski entremêle les quatre époques dans un montage sophistiqué reproduisant ce que le titre français appelle « les échos du passé ». D’une période à l’autre persiste une sensation fugace et oppressante qui dicte aux femmes leur comportement. Certaines sont connectées par des liens familiaux mais d’autres non. Ce sont alors les murs de la vieille maison, et les eaux du fleuve voisin ayant jadis charrié des cadavres, qui semblent tourmenter les occupantes et les enferment dans un destin mortifère.

In die Sonne schauen  © Studio Zentral (Berlin)

Les unes jouent (littéralement) avec le feu, d’autres sont attirées par l’eau ou le vide. Et si certains jeunes hommes, incapables de participer à la virilité conquérante, ne sont pas épargnés, le patriarcat ancestral condamne sans exception au silence et aux souffrances les femmes. Leur corps ne leur appartient pas. Il est défini et asservi par les hommes (qui peuvent le scruter, le violer, le stériliser, l’avorter) et elles n’ont sur lui aucun contrôle. Elles ne dominent ni leur estomac ni leurs jambes, leurs émotions ou le battement de leur coeur. La chair est toujours triste, la sexualité vaguement dégoûtante. Peut-être est-ce pour cela que plusieurs des protagonistes choisissent de disparaître purement et simplement.

La critique allemande a presque unanimement célébré le film de Mascha Schilinski, s’extasiant sur sa forme (il est en effet superbement réalisé) alors qu’une partie des commentateurs français sont restés plus réservés face à cet étalage appuyé d’un Weltschmerz peut-être trop typiquement allemand. C’est qu’à force de ressasser son memento mori sur tous les tons, en soulignant encore et encore la vacuité de la vie sans laisser la moindre échappatoire à ses protagonistes, Mascha Schilinski les étouffe et nous assomme. Après avoir remporté un prix du jury au dernier festival de Cannes, In die Sonne schauen a été envoyé par les Allemands dans la course aux Oscars. Pas sûr que les Américains en raffoleront.


Let the Sunshine in

Ma frère  © Studiocanal

Le sens et la douleur de l’existence sont également sondés dans le film français Ma frère, mais dans un esprit diamétralement opposé. Les gamins et gamines que filment Lise Akoka et Romane Gueret ne sont pourtant a priori pas beaucoup mieux lotis que les personnages de Schilinski. Tous viennent d’un quartier populaire de Paris – la Place des Fêtes dans le 19e arrondissement – et sont conscients que la vie ne leur fera pas de cadeau. Mais ici, pas de maison hantée. Les deux réalisatrices ont au contraire fait le choix d’extraire leurs protagonistes de leur environnement familier pour les plonger au cœur de la nature, le temps d’une colonie de vacances estivale dans la Drôme.

Au mutisme des femmes dans In die Sonne schauen, les héroïnes de Ma frère opposent une tchatche jubilatoire. Mieux vaut s’accrocher car ça discute à cent à l’heure, comme dans la série Tu préfères (sur arte.tv) dans laquelle Lise Akoka et Romane Gueret mettaient déjà en scène en 2020 les mêmes personnages principaux, interprétés par les mêmes acteurs et actrices, dans des joutes verbales capables de passer, sans crier gare, de trivialités et insultes aux considérations les plus existentielles.

Dans Ma frère (présenté l’année dernière dans la section Cannes Première), Shaï (Shirel Nataf) et Djeneba (Fanta Kebe) sont désormais sorties de l’adolescence et tentent de construire leur vie. Djeneba, l’amoureuse de la langue fraçaise, a laissé tomber les études supérieures qu’elle n’arrivait pas à mener de pair avec un boulot de subsistance et se fait du souci pour son tout jeune demi-frère que sa mère a abandonné auprès d’une voisine. Shaï la Juive est follement amoureuse d’Ismaël le Musulman (Zakaria-Tayeb Lazab) mais doit le cacher à sa famille. Pour échapper à cet environnement familial un peu trop protecteur, elle décide de devenir animatrice pour partir avec Djeneba dans la colo dirigée par Sabrina (Amel Bent).

Ma frère  © Studiocanal

Au cinéma, le film de colo est un sous-genre à part entière dont Lise Akoka et Romane Gueret tirent habilement les fils (personnages typés, constitution progressive de l’esprit de groupe, coming of age). Ici aussi, il est question d’héritages familiaux parfois traumatiques, de difficulté de vivre, de réalités sociales qui pèsent sur le devenir des enfants. Ils découvrent les choses de la vie (dont fait partie la sexualité présentée de façon responsable et enjouée) et font l’expérience d’un « vivre ensemble » certes un tantinet idyllique mais auquel le réalisme des situations, un brin de mélancolie et l’énergie des interprètes permettent de croire sans trop se forcer. Et ici aussi, un petit garçon, du même âge qu’Alma, s’entend dire que « On va tous mourir et toi aussi », mais la scène est suivie d’une autre, au soleil, où les enfants ont le temps de digérer ce qui précède.

Les jeunes interprètes ont été choisis après un long processus de casting, les dialogues écrits à partir d’improvisations avec les enfants pour mieux coller à leurs préoccupations et leur langage. Le soleil, qui figure au titre du film de Mascha Schilinski mais fait si cruellement défaut à ses personnages, brille avec générosité dans Ma frère et la rivière, plutôt que de charrier des cadavres et d’attirer les nageurs vers le fond, devient une parenthèse enchantée. Et alors que les protagonistes de In die Sonne schauen sont broyées par l’éternel retour d’un destin mortifère auquel elles ne peuvent échapper, Ma frère constate que les temps changent, parfois pour le meilleur. Alors que Shaï, qui n’a pourtant qu’une vingtaine d’années, est ainsi désarçonnée face à Naël (Yuming Hey), ne sachant s’il ou elle est homme ou femme, les enfants, pas plus déconcertés que ça, lui répondent « Les deux ». Alors oui, Ma frère est un feel-good movie. Il veut croire qu’une rencontre, un été, un peu de bienveillance peuvent changer la vie. Par les temps qui courent, cela fait plutôt du bien.

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