Dans un début de compétition berlinoise plutôt décevant, A voix basse de Leyla Bouzid détonne par sa dénonciation d’une loi tunisienne homophobe et de belles performances de la part d’Eya Bouteraa et de Hiam Abbass.

Après La Petite dernière dans lequel Hafsia Herzi mettait en scène une jeune femme confrontée à son homosexualité au sein d’une famille musulmane dans la banlieue parisienne, Leyla Bouzid explore la thématique vue de l’autre côté de la Méditerranée. Aux injonctions familiales et aux interdits religieux s’ajoutent ici des considérations légales qui ne condamnent pas seulement les homosexuel·les au rang de parias mais les menacent également de plusieurs années d’emprisonnement. En Tunisie, un article du Code pénal interdit en effet toujours les relations sexuelles entre adultes du même sexe.
Lorsque Lilia (Eya Bouteraa) débarque à Sousse pour assister à l’enterrement d’un oncle, elle se retrouve dans la maison de son enfance, lourde de secrets familiaux dont on ne parle même pas à voix basse, surtout en présence de la grand-mère, matriarche affectueuse mais fermement déterminée à ne pas regarder la réalité en face. Le fait que l’oncle en question a été retrouvé nu dans la rue est ainsi un détail qu’il vaut mieux ne pas mentionner. Pas plus que la présence, dans un hôtel non loin de là, d’Alice (Marion Barbeau), la petite amie de Lilia.
Il y a aussi Wahida (Hiam Abbass), la mère de Lilia, la tante Hayet (Feriel Chammari), plusieurs cousins, quelques policiers et un ancien amant de l’oncle qui, tous, ont des opinions divergentes sur l’homosexualité et la façon de la vivre ou pas en Tunisie. Et Lilia, qui était arrivée de France sûre d’elle et de ses choix de vie, devra trouver le courage de dire la vérité à ceux qui peuvent l’entendre et apprendre à s’accommoder de ceux qui ne le peuvent pas.

Les thèmes dits « queer » sont depuis longtemps une thématique centrale à la Berlinale. Dans la section Perspectives, Der Heimatlose de Kai Stänicke est ainsi l’histoire d’un homme ne revenant dans son île natale, au 19e siècle, que pour être jugé par un lugubre tribunal villageois lorsque les habitants refusent de le reconnaître comme un des leurs. Mais alors que ce film apparaît comme une parabole lourdingue sur l’homophobie, A voix basse est une œuvre engagée et sensuelle, toute en nuances et portée notamment par la belle interprétation de Hiam Abbass.
Dans A voix basse, la forme cinématographique – et notamment l’utilisation que fait la réalisatrice de la maison pleine de recoins et de volets qui cachent des regards extérieurs la vie des habitants – épouse et enrichit discrètement le fond. D’autres cinéastes semblent se reposer sur la seule esthétique faute de contenu à défendre. C’est le cas du curieux western A Prayer for the Dying (Dora van Dusen, Perspectives) dans lequel un soldat traumatisé par la Guerre de Sécession américaine (Johnny Flynn) entame une éprouvante descente aux enfers lorsqu’une pandémie menace la petite ville dont il est à la fois le gardien physique (le shérif) et spirituel (le pasteur). Une caméra manipulatrice, une certaine fascination pour la maladie et les corps en décomposition et un mysticisme assez flou font de ce film de fin d’un monde une expérience vaguement malsaine et insatisfaisante.

En compétition ce vendredi, le réalisateur Grant Gree essaie de diversifier le genre actuellement très en vogue du biopic musical. Everybody Digs Bill Evans raconte quelques semaines de la vie du musicien de jazz Bill Evans (1929-1980), après la mort de l’un de ses amis qui le fait plonger dans la dépression et la drogue. Incapable de toucher à un piano, il se réfugie chez ses parents en Floride.
Connu pour avoir réalisé des documentaires musicaux (une tournée de Radiohead, un doc sur Joy Division), Gree choisit de filmer en noir et blanc, très près des personnages, avec des angles inhabituels, pour se focaliser sur les moments où il ne se passe rien ou pas grand-chose, où Evans (Anders Danielsen Lie) se laisse sombrer, où il écoute radoter son père (Bill Pullman) ou s’inquiéter sa mère (Laurie Metcalf). Parfois, le réalisateur nous propulse – via des flash forward en couleurs saturées – vers les années 1970 quand le suicide de son frère semble finir par avoir raison des peu de forces vitales qui restent à Bill. Mais une esthétique maîtrisée, visuellement resplendissante (caméra : Piers McGrail) et sensée nous transposer dans l’état d’esprit d’un protagoniste cloué, pendant de longues séquences, au lit par une profonde dépression ou la traînant avec indifférence sur un terrain de golf, ne suffit pas retenir à deux heures durant l’attention du spectateur le mieux intentionné.
Tout aussi décevant s’avère malheureusement, également en compétition, Gelbe Briefe, le nouveau long métrage d’İlker Çatak, Allemand d’origine turque et dont le récent Lehrerzimmer (2023) avait remporté un succès mérité. L’intelligence et la malice du scénario de ce dernier (écrit par Johnnes Duncker) font ici cruellement défaut. De façon linéaire, parfaitement prévisible et surtout interminable, on nous raconte l’histoire d’un couple d’artistes (lui est auteur et prof, elle est comédienne) dont les belles valeurs et certitudes sont mises à mal lorsque leur confort bourgeois et leur famille sont soudain menacés par divers actes de censure et des licenciements de la part d’un gouvernement autoritaire. Le film veut montrer le prix à payer, de même que les doutes, les trahisons et les conséquences de la résistance mais se perd dans de longs dialogues explicatifs, une inutile construction de film dans le film (ou plutôt théâtre dans le film) et des personnages sans aucune profondeur. Ici, c’est la thématique, importante, qui méritait mieux.

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