„Thérèse“

Un film d'Alain Cavalier

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Un film d’Alain Cavalier

Imaginez la tête des festivaliers apprenant la sélection du film d’Alain Cavalier pour la compétition officielle à Cannes. La perspective de devoir suivre deux heures durant la vie très édifiante de Sainte Thérèse de Lisieux n’a pas dû les enchanter particulièrement. Entrés dans la salle la mort dans l’âme, la plupart en sont pourtant ressortis éblouis. Rarement cinéaste n’aura suscité l’enthousiasme d’un tel public (réputé blasé et injuste) avec un sujet comme celui-là.

Cavalier a pris ses spectateurs par surprise. Là où tout le monde attendait une image d’Epinal pieuse et ennuyeuse, il propose au contraire un film souvent drôle, impertinent, vivant et d’une beauté étonnante. Il n’a pas choisi la facilité; renonçant à la reconstruction historique que certains estiment nécessaire lorsqu’ils veulent "faire réaliste", Cavalier a opté pour une simplicité rigoureuse. Un décor presque nu, quelques meubles et le visage de Catherine Mouchet … Il y a du Dreyer dans "Thérèse" et l’on pense bien sûr à "La passion de Jeanne d’Arc", comparaison que Cavalier appelle d’ailleurs lui-même en nous montrant Thérèse posant en pucelle d’Orléans. Mais la jeune fille ne se sent pas martyre et si elle veut devenir sainte, c’est en cachette. "Lui seul me verra", explique-t-elle à la supérieure qui lui reproche son orgueil.

Pour ma part, j’avoue avoir été tout d’abord agacée par la candeur et l’ingénuité de Thérèse qui aime comme aiment les adolescentes, un être inaccessible et sublimé. Je lui en ai voulu de prier pour que sa soeur Céline – amoureuse d’un garçon bien vivant – prenne le voile à son tour, de causer du chagrin à son père qui déclare: "Avoir trois filles au Carmel est un honneur, ce n’est pas nécessairement un bonheur." Bien vite, je me suis rendu compte que sa foi naïve est aussi sa force. Thérèse, jeune et heureuse, représentant la vie

dans un univers qui essaie par tous les moyens de la refouler. Elle semble la seule à ne pas croire à la souffrance. "Pourquoi Jésus me mettrait-il à l’épreuve?", demande-t-elle et à sa soeur qui lui assure "C’est la souffrance qui ouvre les portes", elle rétorque: "N’est-ce pas l’amour?"

Avec Thérèse, le Carmel qu’on s’imagine austère et silencieux se met à vivre. Ces femmes condamnées au silence, Cavalier nous les montre sans cesse en train de communiquer, à l’heure de la pause ou à la faveur d’une permission quémandée auprès de la supérieure. Thérèse est bavarde et parle avec beaucoup d’humour de son engagement religieux. Sa conversation avec soeur Lucie à ce sujet est savou-

reuse. "On en pince toutes pour un type mort il y a deux mille ans et on ne sait même pas s’il existe", dit Lucie. – "Mais si, un jour il vous appellera." – "Je ne suis pas son genre." – "Il se traînera à genoux devant vous." – "Ca lui fera du bien."

Lucie partira car pour elle les barreaux du Carmel sont pires que ceux d’une prison. Thérèse, en revanche, ne voit ni murs ni portes. Le réalisateur les exclut de son espace. Ce film, situé dans un cloître et entièrement tourné en studio, est en effet ouvert aux quatre vents. Les personnages entrent et sortent librement du cadre et Cavalier n’hésite pas à nous amener sans transition à Rome ou dans la cellule d’un condamné à mort. A l’extérieur, la terre continue de tourner et l’Histoire parvient au Carmel sous les traits d’un livreur criant "Vive la République" ou d’un médecin annon-

çant la disparition des cloîtres. Il n’en faut pas plus à Cavalier pour exprimer le monde du dehors tout comme il lui suffit d’un lit contre un mur nu pour donner à voir tout l’univers de Thérèse. Il réussit ce pari si difficile: réapprendre aux spectateurs la beauté toute simple d’un visage rayonnant ou la pureté d’un son qu’on n’arrivait plus à entendre au milieu du bruit.

Il ne faut donc surtout pas penser que "Thérèse" n’intéressera que les croyants. A une époque où certains n’hésitent pas à porter aux nues des films qui ont pour seule qualité d’être "proprement réalisés" ou remplis de belles images vides, Alain Cavalier nous ouvre enfin les yeux sur ce que peut être le cinéma lorsqu’il ose se débarrasser de tout superflu.

Viviane THILL

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