Festival de Cannes 1988

Racisme, immigration et dictatures

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Le Festival de Cannes, ce ne sont pas seulement les films en compétition, abondamment matraqués par les médias, les stars et les paillettes, ce sont aussi quatre sections dont la télévision et la presse se font rarement l’écho. C’est pourtant là que se font les véritables découvertes (ces dernières années: Jarmusch, Carax,…), là que se précipitent ceux qui vont à Cannes pour voir les films auxquels la distribution commerciale néglige toujours de s’intéresser.

La section "Un certain regard" rassemble des films faisant partie de la Sélection Officielle sans pour autant être en compétition pour la Palme. Pour les organisateurs, cette formule constitue "une aire de respiration et de recherche". Dans le contexte médiocre du festival 1988, "Un certain regard" peut se vanter d’avoir présenté un nombre élevé de films intéressants. "La Quinzaine des Réalisateurs", née il a y vingt ans à la suite des événements de 1968, a pour but de présenter des oeuvres de qualité venues de tous les horizons. Les responsables ont avoué avoir eu la "Semaine de la Critique" dont la sélection est faite par plusieurs journalistes français. Une quatrième section est réservée aux films français: "Perspectives du cinéma français". Enfin,

Cannes ne serait pas vraiment Cannes sans l’énorme marché international du film auquel chacun peut, moyennant finances, projeter son oeuvre.

Cette introduction un peu fastidieuse était nécessaire, je crois, afin d’expliquer pourquoi les films dont nous allons parler n’ont pas eu droit aux projecteurs des médias, n’étant, à quelques exceptions près, pas passés en compétition.

Les festivaliers ont beaucoup reproché à cette cuvée 1988 sa médiocrité et son académisme, l’absence d’images fortes, l’ennui qui s’est dégagé d’un bon nombre de films. En revanche, personne ne pourra l’accuser de fermer les yeux sur la réalité. Si beaucoup de réalisateurs ont privilégié des sujets "intimistes" (on a vu quelques adultères et de nombreuses relations enfants-parents), d’autres ont proposé des témoignages engagés sur des problèmes actuels ou récents (souvent inspirés de faits réels).

"Tu ne tueras point" du Polonais Krzystof Kieslowski (en compétition) fait ainsi le procès de la peine de mort en racontant, dans les détails les plus sordides, le meurtre d’un chauffeur de taxi et l’assassinat consécutif (par pendaison) du coupable par la justice. Un film qui a beaucoup choqué parce que Kieslowski refuse à tout moment d’épargner le spectateur.

De meurtres perpétrés au nom de la société, il en est aussi question dans "Dear America. Letters Home from Vietnam" de Bill Couturie dans lequel des acteurs célèbres lisent des lettres envoyées du front vietnamien par des soldats américains. La plupart ne croyaient pas à la cause pour laquelle ils

étaient supposés mourir. A intervalles réguliers, le réalisateur affiche sur l’écran le nombre des morts et des blessés américains. Les producteurs lui ont interdit d’annoncer en parallèle le nombre des victimes vietnamiennes! (Sélection officielle)

Autres temps, autres guerres: "Hôtel Terminus. Klaus Barbie et son temps" a été présenté par "Un certain regard" devant une salle comble qui n’a pas désempli pendant les quatre heures que dure ce documentaire exceptionnel. Marcel Ophuls (auteur du "Chagrin et la Pitié") a questionné des dizaines de personnes qui ont approché, de près ou de loin, Barbie. La deuxième partie concerne plus particulièrement l’après-guerre, sa collaboration avec les services d’espionnage américains et les années "d’exil". Si ce document nous concerne autant aujourd’hui, c’est parce que le temps de Barbie ne s’est pas arrêté en 1945; en Amérique du Sud, il a pu oeuvrer pour ses idées nazies jusque dans les années 80. Le temps de Barbie est aussi le nôtre.

Dictature et racisme encore, avec l’Apartheid, décidément à l’ordre du jour. "A World Apart" (Compétition) raconte le combat que mène une journaliste (blanche) contre le régime raciste d’Afrique du Sud. Son histoire est vue par les yeux de sa fille, Molly, qui ne comprend rien à l’atmosphère d’intolérance et de trahison qui l’entoure. Chris Menges (dont c’est le premier film) a réalisé une oeuvre intelligente, honnête (contrairement à Richard Attenborough dans "Cry Freedom", il ne prétend pas raconter l’histoire d’un Noir) qui mérite une large audience même si sur le plan cinématographique elle reste extrêmement conventionnelle. On peut regretter également qu’un autre film sur l’Apartheid, le premier à montrer le point de vue d’un Noir vivant à l’intérieur du ghetto (Mapantsula de Olivier Schmitz, Un certain regard), moins maîtrisé peut-être, mais plus intéressant, aussi bien politiquement que cinématographiquement, n’ait eu qu’un accueil mitigé.

Deux films ont traité le problème, très actuel ces temps-ci, de l’immigration. "Soursweet" de l’Anglais Mike Newell (Quinzaine des Réalisateurs) évoque l’installation d’un jeune couple de Chinois

venus à Londres de Hong Kong dans l’espoir de s’enrichir. Entre les Anglais et les Chinois, il n’existe aucune hostilité particulière mais une frontière invisible que ne franchissent ni les uns ni les autres. Plusieurs années après leur arrivée, la jeune femme chinoise notera avec étonnement que les Anglais "ne sont pas tous des fantômes". Malheureusement, Mike Newell, pour mettre de l’action dans son film, a imaginé une histoire rocambolesque de mafiosi chinois qui paraît assez incrédible.

L’Allemand Jan Schütte a évité cette erreur. Plutôt que de vouloir à tout prix mettre de l’action dans son "Drachenfutter" (programmé au Marché), il a fait confiance à la force de son personnage, encore un Chinois qui rêve d’ouvrir son propre restaurant. Filmé en noir et blanc, "Drachenfutter" dit, avec des moyens visiblement dérisoires, beaucoup d’humour et une grande tendresse, énormément de choses sur la situation des travailleurs immigrés.

Citons encore deux très beaux films: "Salaam Bombay" de l’Indienne Mira Neir (Quinzaine), très applaudi, un premier film étonnamment maîtrisé, qui raconte la vie d’un petit garçon obligé de gagner sa vie à Bombay et "Deuda interna" (au Marché), un film argentin de Miguel Pereira (déjà remarqué au festival de Berlin), une oeuvre magnifique, très sobre, sur un orphelin élevé par sa grand-mère et adopté par un instituteur, quelque part dans un village perdu dans les montagnes. Bien des années plus tard, le gamin sera tué pendant la guerre des Malouines, au service d’un gouvernement qui ne n’était jamais préoccupé de lui.

On le voit, les organisateurs du festival ont fait cette année une large place aux bonnes causes. Si les films sont moins directement politiques que ceux des années 70, ils n’en disent pas moins, avec moins de virulence mais peut-être davantage d’efficacité, certaines vérités pas toujours agréables à entendre. Dans ce sens, ils sont tout à fait représentatifs des années 80, qui auront été celles des concerts bénévoles, de SOS Racisme et de l’engagement général pour les droits de l’homme, en dehors de toute appartenance politique.

Viviane Thill

Barbara Hershey dans
• A world apart • de Chris Menges.

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