Sous le soleil de Cannes

Quelques-uns des meilleurs moments du festival de Cannes 1994

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Il en va de Cannes comme du vin: il y a de bonnes et de mauvaises cuvées. Comme le vin d’ailleurs, la réussite d’un festival dépend en partie du temps qu’il fait. Un festival pluvieux est un festival à moitié raté. De ce côté-là, nous avons été relativement épargnés cette année. Mais avant d’y avoir goûté (au vin, bien évidemment), on ne peut jamais dire le goût qu’il aura. De même, à Cannes, personne, pas même les sélectionneurs qui ont visionné les films, ne peuvent prédire avec certitude quel cinéaste sera découvert cette année-là, ni quel sera le coup de coeur des festivaliers. Pour une palme annoncée longtemps à l’avance ("The Piano", l’année dernière), combien de surprises, de déceptions aussi, pour les cinéastes, mais également pour les organisateurs qui risquent de se voir reprocher d’avoir concocté un mauvais festival ou un festival moyen!

Disons donc qu’en 1994, la cuvée était tout à fait honorable, bien que sans surprise. En dépit d’un jury présidé par Clint Eastwood avec, à ses côtés, Catherine Deneuve, le festival n’a été marqué par aucun événement exceptionnel. Il y avait bien des stars et des cohortes de photographes professionnels ou amateurs pour les bousculer, mais de véritable événement, point. Aucun film n’a fait courir la Croisette, aucun scandale n’a ébranlé le Palais des festivals. Seul, vers la fin, la présentation à la presse de "Pulp

Fiction" a provoqué un début d’émeute sur les marches parce que tous les journalistes n’ont pas pu entrer dans la salle. En Europe, il est de bon ton de vitupérer contre le cinéma américain, mais pour rien au monde on n’y raterait un film venu des Etats-Unis!

Etaient-ce ces détracteurs impénitents du cinéma US qui ont été indignés, jusqu’à en être "rouge de honte" comme titrait "Le Soir", lorsque ce même "Pulp Fiction" a reçu la Palme d’Or, après délibération d’un jury qui, à la soirée de clôture, semblait tout sauf unanime (*)? "Pulp Fiction" n’a sans doute pas mérité la récompense suprême, parce qu’il n’innove pas, qu’il est trop long, trop bavard. Trop violent ont dit certains. "Pulp Fiction" est en effet violent, sanglant même, comme du grand-guignol dont le pulp serait en quelque sorte la transposition américaine. Il faut bien avouer cependant que cette histoire de deux petits truands dont les revolvers ont une fâcheuse tendance à se déclencher à l’improviste, est fort drôle. Bien sûr, c’est de très mauvais goût. Pour ma part, je pense surtout que le réalisateur Quentin Tarantino a déjà fait mieux avec son premier film "Reservoir Dogs" (découvert à Cannes en son temps). Mais à vrai dire, et quitte à être honnie à jamais par mes collègues plus intellectuels, j’avoue avoir préféré "Pulp Fiction", dont le réalisateur s’est amusé en le tournant et amuse les spectateurs, à un

Il en va de Cannes comme du vin: il y a de bonnes et de mauvaises cuvées… En 1994, la cuvée était tout-à-fait honorable.

"Priscilla, Queen of the desert"

certain "Barnabo des montagnes" de Mario Brenta qui a cru, lui, devoir faire de l’Art.

Brenta admire Ermanno Olmi, mais ne fait pas "L’arbre aux sabots" qui veut. Dans les films de Olmi, si métaphoriques soient-ils ("La légende du Saint Buveur"), il y a toujours une émotion et de vrais personnages. Dans "Barnabo", il y a bien des personnages, mais ils ne vivent pas, ce sont des créatures issues de l’esprit d’un artiste et qu’il fait bouger (peu, si peu!) sur un écran.

Adapté d’une nouvelle de Dino Buzzati, "Barnabo" raconte l’histoire d’un jeune garde-forestier confronté à des braconniers. C’est une histoire d’initiation, paraît-il. Les images sont très belles et le film aurait mérité une mention pour la meilleure bande son. On y entend – littéralement – les oiseaux voler! Il est vrai qu’on ne risque pas d’être distrait par les dialogues car en plus de deux heures de film, à peu près dix phrases entières sont prononcées.

Qu’on me comprenne bien. Je ne suis pas en train de faire l’apologie du cinéma commercial ou d’exiger que tous les films fassent autant de bruit que "Wild at Heart". Mais je m’insurge contre une certaine conception du cinéma selon laquelle un film, pour être de l’art, doit nécessairement être barbant. Or, "Barnabo" n’en est qu’un exemple. On a vu d’autres films de la même veine à Cannes. On ne peut pas, d’une part, déclarer vouloir ramener le public dans les films européens et, d’autre part, présenter "Barnabo" (ou, dans une autre section, l’horrible "Rêve du papillon" de Marco Bellocchio) dans un festival international qui est aussi, ne nous voilons pas la face, un festival de promotion.

Qu’on puisse faire de l’art tout en réalisant un film susceptible d’attirer un assez large public, voilà ce qu’ont prouvé en 1993 "The Piano" et "Adieu ma concubine", et, cette année, "Soleil trompeur".

"Soleil trompeur" de Nikita Mikhalkov est une oeuvre lumineuse comme un jour d’été en Russie, un film simple et beau, humaniste, tendre et dénonciateur en même temps. Ce qu’il dénonce, c’est le stalinisme, celui des années 30. Un officier de l’Armée rouge y retrouve une femme qu’il a aimée jadis. La femme a épousé un autre soldat, un héros de la guerre, qui est, par hasard, celui qui avait forcé le premier à s’en aller autrefois. La famille est complétée par une petite fille qu’ils adorent, des parents bons comme le bon pain, une vieille grand-mère et une grand-tante et quelques personnes qui semblent avoir atterri là un beau jour et ne plus être partis. Tout ce petit monde se retrouve dans la datcha d’été, organise des pique-niques, danse le french-cancan et se souvient qu’autrefois on parlait le français à table. C’est le bonheur, magnifiquement filmé par Mikhalkov. Nikita Mikhalkov, qui est bel homme, s’est par ailleurs rappelé son passé d’acteur et a lui-même endossé le rôle du héros de la guerre. Il joue dans le film avec sa propre petite fille Nadia, ce qui confère aux scènes entre père et fille une tendresse qui fait plaisir à voir. On a rarement vue une enfant jouer plus naturellement au cinéma.

Presque comme à l’improviste surgissent dans ce dimanche à la campagne des signes avant-coureur du malheur: des masques à gaz brandis soudain au bord

du lac où l’on va nager, une bouteille cassée, curieusement menaçante et, au-dessus de tout ça, la tête de Staline flottant dans les airs. Le bonheur fera place à la tragédie avant la fin de la journée. La petite famille si heureuse sombrera dans la tragédie et le monde dans la guerre. Cela, Mikhalkov ne le montre pas, bien sûr, mais on le sait bien et le film n’en est que plus saisissant.

"Soleil trompeur" a un seul défaut, heureusement réparable: il est trop long et un peu répétitif. Pour autant que le réalisateur veuille donc bien couper un peu, ce film pourrait faire plaisir à beaucoup de gens. A Cannes, on avait pronostiqué la Palme pour "Soleil trompeur". Il n’a eu qu’un prix spécial du jury. Espérons donc qu’un distributeur voudra bien l’acquérir quand même.

Si Mikhalkov a fait un tantinet trop long, Krzysztof Kieslowski a lui, comme a son habitude, fignolé "Trois couleurs. Rouge" avec une rigueur mathématique. Après "Bleu" et "Blanc", "Rouge" est de loin le meilleur film de la trilogie des couleurs, comparable aux plus belles réussites de Kieslowski ("Une brève histoire d’amour", par exemple). Dans "Rouge", Irène Jacob est Valentine, une jeune femme qui renverse une chienne et décide de la ramener à son propriétaire. Celui-ci, un juge à la retraite, se montre indifférent. Valentine est choquée d’apprendre qu’il espionne ses voisins. Au lieu de s’en aller en haussant les épaules, elle réagit. Une relation étrange s’installe alors entre la jeune femme et le vieux juge.

Comme toujours, Kieslowski tisse des liens invisibles entre ses personnages – et entre ses films. Les uns ne sauront jamais l’influence que les autres ont eu – parfois sans s’en rendre compte – sur leur vie. D’autres finissent par se rencontrer. C’est le hasard. C’est aussi la personnalité de ces personnages qui, au lieu de se dire que tout ça ne les regarde pas, décident de s’impliquer. Pas forcément de la même manière. Mais avec une même détermination. C’est la fraternité vue par Kieslowski, qui n’a pas grand-chose à voir avec le concept prôné par la Révolution.

Jean-Louis Trintignant joue le vieux juge. Dans le dossier de presse, cet acteur qui se fait rare et est plutôt connu pour sa modestie, déclare: "Je me trouve formidable dans le film." Il a raison! Et le jury a eu tort, qui n’a pas voulu lui décerner le prix de la meilleure interprétation. Mais ce jury a fait pire en oubliant purement et simplement "Rouge" lors de la distribution des prix, alors que c’était le seul film, avec "Soleil trompeur" qui aurait pu prétendre réellement à la Palme d’Or. Les voies du jury sont plus impénétrables que celles du hasard que met en scène Kieslowski! Quoi qu’il en soit, ne ratez pas "Rouge", car Kieslowski a juré que ce serait son dernier film. Et il n’est pas homme à faire de telles déclarations à la légère!

Le jury a oublié un autre film. Il est vrai qu’il avait été présenté à la va-vite, comme s’il était, d’emblée, plus négligeable que les autres. Ce fut pourtant l’un des plus beaux moments du festival. "Au travers des oliviers" de l’Iranien Abbas Kiarostami est, lui aussi, à sa façon, le troisième maillon d’une trilogie. Le premier s’appelait "Où est la maison de mon ami?" C’était un film de fiction "normal", tourné avec des

Qu’on puisse faire de l’art tout en réalisant un film susceptible d’attirer un assez large public, voilà ce qu’ont prouvé en 1993 "The Piano" et "Adieu ma concubine", et cette année "Soleil trompeur".

acteurs amateurs dans une région reculée de l’Iran. Quelques années plus tard, ce village a été complètement détruit par un tremblement de terre. Dans "Et la vie continue", Kiarostami imagine donc qu’un metteur en scène, qui est lui-même mais joué par un autre, retourne sur les lieux pour voir qui, parmi ses acteurs, a survécu. Il en retrouve certains mais il découvre surtout l’extraordinaire capacité des hommes à survivre à la plus terrible des catastrophes. Les survivants sont réfugiés sous des tentes, mais ils bricolent une antenne de fortune: il ne veulent surtout pas rater le match de foot! Un jeune couple s’est marié trois jours après le séisme. Les deux tiers de leur famille était morts. "Nous-mêmes ne savons pas si nous ne mourrons pas demain dans un nouveau tremblement." Alors, il faut bien que la vie continue.

Quelques années ont encore passé et Kiarostami est de nouveau retourné dans la région. Cette fois, l’histoire est celle du tournage de "Et la vie continue" qui, on l’a vu, retournait sur les traces de "Où est la maison de mon ami?". Les frontières entre fiction et réalité s’estompent. La mise en abîme n’a cependant rien de vertigineux, le film reste tout à fait compréhensible. Et au-delà de la réflexion sur la fiction, "Au travers des oliviers" est aussi et surtout une belle histoire d’amour, celle des deux figurants qui avaient, dans "Et la vie continue", interprété le jeune couple. En réalité (si l’on peut dire, puisqu’il s’agit encore d’un film!), le jeune figurant veut épouser la fille qui jouait avec lui mais la grand-mère de celle-ci s’oppose au mariage. La fille, elle, ne dit rien. Alors le garçon lui parle, comme si son flot de paroles devait forcément, un jour, briser le mur du silence que lui oppose sa bien-aimée. C’est à la fois drôle et émouvant, et, surtout, c’est merveilleusement humain.

En Iran, un homme et une femme n’ont pas le droit de se toucher dans un film. Malicieusement, Kiarostami joue de cette interdiction en isolant le garçon et la fille dans l’image. Jamais, ils ne se rapprocheront. Jamais la fille n’adressera la parole au garçon. Et quand, dans le magnifique dernier plan, sûrement le plus beau de ce festival, elle se tourne enfin vers lui, nous n’entendons pas ce qu’elle lui dit. Nous ne le saurons jamais. Mais il y a plus de suspense dans ce long et très lent plan que dans la plupart des films que l’on a vus à Cannes. Plus d’humour aussi, et plus de tendresse. "Au travers des oliviers" est un petit bijou. Il n’a reçu aucun prix.

Un autre beau film fut "Eat Drink Man Woman" de Ang Lee. Ang Lee avait tourné auparavant "The Wedding Banquet", un film qui racontait les déboires d’un Chinois, immigré à New York et forcé par ses parents à se marier alors qu’il est homosexuel. Pour "Eat Drink Man Woman", Lee est retourné à Taiwan. Le héros en est un vieux cuisinier qui a élevé seul ses trois filles et se trouve quelque peu désemparé face aux problèmes amoureux de ces dernières. Lui-même souffre de perdre son odorat mais insiste pour continuer à préparer, chaque dimanche, de somptueux déjeuners de famille dont il ne perçoit pas toujours le goût. Ang Lee filme avec le même amour que son cuisinier met à préparer ses plats. C’est drôle et finement observé et surtout, malgré les ingrédients typiquement chinois, c’est une histoire universelle

"Eat drink man woman"

qui parle de bouffe et de sexe, de problèmes familiaux, de solitude et d’espoir. Bref, c’est un exemple parfait d’un cinéma profondément ancré dans une culture mais compréhensible partout ailleurs dans le monde, un film à la fois divertissant et intelligent. Nul ne saura pourquoi les sélectionneurs n’en ont pas voulu dans la compétition ("Eat Drink Man Woman" a été présenté à la Quinzaine des Réalisateurs) et lui ont préféré l’ennuyeux et confus "Confusion de Confucius", une autre production de Taiwan.

On a dit et redit que les Etats-Unis avaient boudé ce festival. En fait, ils y avaient surtout envoyé des premiers films dont certains laissent augurer d’un bel avenir pour le cinéma américain. Nous n’en citerons ici que deux: "I like it like that" de Darnell Martin (Un Certain Regard) et "Fresh" de Boaz Yakin (Quinzaine des Réalisateurs).

"I like it like that" est donc le premier film d’une jeune réalisatrice qui a installé sa caméra dans le Bronx et filmé les déboires de Lisette, une mère de famille métisse, flanquée d’un mari latino, amoureux mais peu fidèle, et de trois enfants dont l’aîné, Chichi, se révèle quelque peu précoce. Quand le mari est en prison, la jeune femme décide de prendre son destin en main et de gagner sa propre vie et celle de ses enfants, puisque son mari n’en est pas capable. Elle réussit au-delà de tous les espoirs, ce qui provoque la jalousie du mari qu’elle abandonne aussi sec avec les trois enfants. Celui-ci apprend alors à ses dépens que le rôle de mère/père au foyer n’est pas toujours de tout repos.

"I like it like that" est une comédie douce-amère, filmée avec un sens inné du rythme, et merveilleusement interprétée. Situant son film dans le milieu latino, Darnell Martin s’inscrit en fait dans la droite ligne des films de Spike Lee dont elle a été l’assistante. Elle en est aujourd’hui une digne disciple car, comme lui, elle sait mêler humour et réalisme, même si elle semble un tout petit peu plus confiante en l’avenir. Refusant la violence, Martin n’embellit rien mais elle croit en la solidarité qui peut sauver de la délinquance.

Dans "I like it like that", Lisette est accordée par son fils Chichi, un petit gars débrouillard et intelligent

On a dit et redit que les Etats-Unis avaient boudé ce festival. En fait, ils y avaient surtout envoyé des premiers films dont certains laissent augurer d’un bel avenir pour le cinéma américain.

pour lequel on espère un avenir hors du ghetto. Chichi a l’avantage d’avoir, pour le soutenir, une famille, certes un peu bruyante, mais soudée. Tel n’est pas le cas de Fresh, un gamin noir du même âge qui doit, lui, gagner sa vie en vendant de la drogue. Son père est un grand joueur d’échecs, ce qui ne l’empêche pas d’être aussi un clochard. Fresh vit chez une tante, une espèce de sainte qui a recueilli une douzaine d’enfants chez elle. Mais les activités illégales de Fresh menacent cette petite famille et le gamin doit partir. Fresh décide alors de s’en sortir. Il met en pratique les règles du jeu d’échecs que lui a apprises son père et oppose l’un à l’autre deux dealers qui finiront par se massacrer entre eux. Fresh quittera le ghetto, mais le chemin passe par la violence. Le film est ainsi un constat implacable de la situation dans laquelle se trouvent beaucoup d’enfants aux Etats-Unis. Contrairement à Darnell Martin, Boaz Yakin pense que les adultes sont incapables d’assurer un avenir à leurs gosses. A l’école, où pourtant Fresh se rend avec une certaine assiduité, personne ne semble sérieusement se préoccuper de ce gamin intelligent et déterminé. Et pourtant, Yakin veut croire que les enfants changeront le monde. On ne peut qu’être de son côté.

‚Bandit queen‘

Depuis quelques années, les films australiens se taillent un joli succès sur la Croisette. On se souvient de ‚Strictly Ballroom‘, déjà passablement loufoque. L’Australie semble en effet se faire une spécialité d’un cinéma un peu kitsch – mais un kitsch assumé en tant que tel – et dont l’un des thèmes récurrents est l’apologie de la différence.

Ainsi ‚Priscilla, Queen of the Desert‘ de Stephen Elliott raconte la randonnée, à travers l’outback australien, de trois travestis dont l’un est interprété, avec beaucoup de naturel, par Terence Stamp! Le film souffre malheureusement d’un scénario un peu languissant, les étapes du voyage sont trop prévisibles tout comme le dénouement. Après un début plutôt hilare, le film s’enlise donc dans le sable du désert, exactement comme le bus des trois compagnons dont aucun ne s’appelle d’ailleurs Priscilla – c’est le nom du bus! Voilà qui est un peu dommage car le réalisateur ne manque pas de fustiger en route la bêtise de ceux qui accusent les trois ami(e)s de propager le Sida ou s’en prennent à eux parce que leur différence met en danger la virilité des braves buveurs de bière dans les villages qu’ils traversent.

Le problème de la différence préoccupe donc l’Australie, un grand pays très peu tolérant, semble-t-il, où aimer le groupe Abba suffit à faire de vous un paria. C’est le cas des travestis dans ‚Priscilla‘ dont le goût musical est partagé par Muriel dans ‚Muriel’s Wedding‘, le premier film de P.J. Hogan. Muriel est une drôle de fille, un peu enveloppée certes, mais cela ne suffirait pas à la rendre laide. Elle est même plutôt bien, comparée à son père qui passe sa journée à boire de la bière en regardant la télé, où sa soeur qui ne semble jamais mettre un pied à l’extérieur. Mais Muriel ne ressemble pas à ses jolies amies déguisées en poupées Barbie et celles-ci la rejettent sans pitié. De plus, elles racontent à Muriel qu’elle ne trouvera jamais de fiancé alors que le rêve de Muriel est, non pas d’avoir un mari, mais de se marier, dans une somptueuse robe blanche, pour être la reine pendant une journée au moins dans sa vie. Finalement, Muriel prend son courage à deux mains et s’en va refaire sa vie en osant enfin être elle-même. Mais la liberté n’est pas toujours facile à vivre et les robes de mariée sont bien tentantes dans les vitrines.

‚Muriel’s Wedding‘ est une joyeuse comédie, ponctuée ici et là, comme il se doit, de quelques accents dramatiques. L’actrice Toni Collette interprète avec une extraordinaire justesse et sans sentimentalisme cette fille peu gâtée par la nature, parvenant même à faire entrevoir quelque chose de sa beauté intérieure. Le film a reçu une ovation à Cannes, ovation qui était sans doute due en partie à la présence, dans la salle, de nombreux Australiens, mais il est vrai que c’est un film qui, sans être un chef-d’oeuvre, emporte l’adhésion et communique finalement une belle joie de vivre.

De femmes qui refusent leur destin, il était question aussi dans deux films, l’un indien et l’autre tunisien, présentés tous les deux dans la Quinzaine des Réalisateurs, dont la sélection a d’ailleurs été particulièrement appréciée cette année. ‚Le silence des palais‘ de la Tunisienne Moufida Tlatli raconte l’histoire, au temps des colonies, d’une fille, Allia, née pour être servante mais qui décide de quitter le palais où sa mère sert de cuisinière et de maîtresse au prince. Allia est d’ailleurs probablement la fille du prince mais ce sujet-là est tabou dans la maison. Elle voit et refuse la différence avec laquelle est traitée la fille légitime du prince et se révolte, lorsque, l’adolescence venue, certains hommes de la maison aimeraient bien la voir leur apporter le thé dans leur chambre. Tlatli montre à la fois la richesse de la culture tunisienne, la force des femmes et leur soumission. Certes, elles ne se cachent pas derrière un tchador, mais elles n’en sont pas moins privées de liberté et exploitées. ‚Le silence des palais‘ se termine par un constat pessimiste puisque, bien que les colonisateurs soient partis et les palais abandonnés, les femmes n’en sont pas plus libres pour autant et la vie d’Allia n’est pas si différente de celle de sa mère.

Très loin de là, quelque part en Inde, une petite fille de douze ans est mariée à un homme adulte. Cela se passe en 1968 et l’homme dit avoir besoin d’une femme pour tenir son ménage, sa mère se faisant vieille. Mais comme la fillette est là, pourquoi ne pas en profiter? L’homme viole sa trop jeune épouse et celle-ci réagit de façon imprévue: elle s’enfuit! Chose impensable pour une Indienne, qui plus est,

d’une caste inférieure, Phoolan Devi ose abandonner son mari et retourner chez ses parents. Elle grandit donc dans son village natal mais en devenant une jeune femme, elle se trouve à la merci de tous les hommes du village. Une femme qui a abandonné son mari n’a pas d’honneur, c’est bien connu, et chacun peut en profiter. Phoolan s’enfuit à nouveau et, après bien des péripéties, elle est enlevée par des bandits. L’un de ceux-ci la viole mais il est abattu par un jeune membre de la bande qui devient l’amant de Phoolan. Il est le premier à la traiter en égal et lui apprend même à se battre et à tirer. Comme elle, il fait partie d’une caste inférieure. Lorsqu’il est abattu par d’autres bandits, Phoolan est de nouveau livrée à la violence des hommes qui la violent à tour de rôle. La jeune femme leur échappe, crée sa propre bande et prend une revanche sanglante sur les hommes qui l’ont humiliée.

En Inde, Phoolan Devi est devenue une héroïne nationale parce qu’elle a osé se révolter contre sa condition de femme et de membre d’une caste inférieure. Après s’être rendue à la justice en dictant ses propres conditions, elle vient d’être libérée cette année même. En

effet, cette histoire ne se passe pas à quelque époque reculée, mais bien dans la deuxième moitié du 20e siècle! "Bandit Queen", tel est le titre de ce film de Shekhar Kapur qui s’attaque avec une virulence inédite dans le cinéma indien aux problèmes des castes et de la condition des femmes. Les viols successifs sont filmés avec un réalisme à la limite du supportable et la scène où Phoolan se venge sur son mari de ce qu’il lui avait fait subir provoque une étrange tension dans la salle. Autant la violence est aujourd’hui banalisée à l’écran, autant il reste un malaise quand elle est exercée par une femme, surtout à mains nues, comme ici. De ce point de vue, "Bandit Queen", auquel on peut reprocher de romantiser certains aspects de la vie de Phoolan, mais certainement pas de faire sans nuance l’apologie de cette femme-bandit, est un film plus qu’intéressant: important!

Viviane Thill

(*) D’après le "Film français", 9 membres sur 10 auraient pourtant voté pour "Pulp Fiction", le 10e ayant porté son choix sur "Soleil trompeur".

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