Meet John Doe

À propos du film "Seven" de David Fincher

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à propos du film "Seven" de David Fincher

Même s’ils ont des antécédents célèbres (M le maudit, Peeping Tom, Psycho ou Le boucher de Chabrol, pour ne citer que les plus remarquables), les films avec serial-killers se sont multipliés depuis le surprenant succès de Silence of the Lambs en 1991 jusqu’à pratiquement former un genre à part, avec ses personnages imposés et ses clichés, ses navets et ses chefs-d’oeuvre. Un film comme Copycat ne fait ainsi que rabâcher des histoires déjà racontées (en revendiquant curieusement son manque d’ambition jusque dans son titre qui signifie "copieur") alors que Seven de David Fincher contribue à faire évoluer le genre et à en renouveler l’iconographie.

Nous tenons à avertir les lecteurs que l’analyse prend nécessairement en compte la conclusion d’un film et respecte donc rarement le suspense! Avis à ceux qui auraient l’intention d’aller voir Seven dans les jours qui viennent.

Deux policiers, le vétéran William Somerset (Morgan Freeman), qui est à une semaine de la retraite, et son futur remplaçant David Mills (Brad Pitt) sont lancés sur les traces d’un assassin qui s’inspire des sept péchés capitaux pour tuer ses victimes. Tracy (Gwyneth Paltrow), la femme de Mills, avoue à Somerset qu’elle déteste la ville où elle vient d’emménager avec son mari et lui confie qu’elle attend un enfant mais ne veut pas encore en parler à David. Après cinq meurtres (punissant successivement la gourmandise, l’avarice, la paresse, la luxure et l’orgueil), le tueur (Kevin Spacey) se rend à Mills et Somerset et s’engage à leur livrer les deux cadavres restants à condition qu’ils l’accompagnent dans un endroit isolé. Il y fait délivrer un paquet contenant la tête de la femme de Mills qu’il a tuée le matin même, par envie. Fou de rage, Mills cède à la colère et l’abat à bout pourtant.

Ce résumé très succinct ne saurait évidemment donner qu’une vague idée de la spécificité de Seven, dont les héros, David Mills et William Somerset, entraînent le spectateur dans un monde glauque où le nom même d’espoir n’a plus cours. Dans Seven, le "futur proche" de Blade Runner (situé au 21e siècle) semble être devenu réalité avant l’heure. Sous une pluie battante qui ressemble au déluge et un horizon systématiquement bouché, encerclés de tous côtés par des grilles (omniprésentes dans le film, notamment dans la première séquence dans la rue où David Mills les longe longuement et à la fin, dans la voiture, entre Mills et le tueur) et

des murs (les rues et les couloirs sont systématiquement très étroits dans le film), assourdis par les sirènes et les cris qui les poursuivent jusque dans leur appartement respectif, les deux policiers engagent avec un tueur diabolique un duel perdu d’avance. Ce que sait Somerset, qui ne croit plus depuis longtemps à la victoire du Bien sur le Mal, et ce que veut ignorer Mills, flic idéaliste tout droit sorti d’un film hollywoodien. Le choix même de Brad Pitt, sorte d’"all-American boy" à la Redford, souligne l’optimisme forcé du personnage.¹ Chose habituellement inconcevable à Hollywood, Somerset reprochera à cette incarnation du héros américain sa "naïveté"… consistant essentiellement à prendre pour de l’argent comptant tout ce qu’il a vu au cinéma! Mills se prend pour Serpico, parle de Jodie Foster (dont un autre tueur fou avait fait sa muse) et évoque la mort d’un collègue qu’il a vu tomber "comme au ralenti". Lors de la descente sur le lieu du premier crime, il attend Somerset avec un café à la main (image typique par laquelle débutent bien des films policiers), auquel Somerset n’accorde même pas un regard. Somerset lui-même n’utilise qu’une seule fois une expression relative au cinéma et c’est pour constater que "cette histoire n’aura pas de happy-end" (ce dont le spectateur commençait à se douter!).

L’optimisme de Mills est si grand (ou si aveugle) qu’il veut douter du crime lui-même. Il se demande si la première victime est "vraiment morte" et, ayant constaté de visu le trépas de l’homme obèse, assure qu’il ne peut s’agir que d’un infarctus. L’ironie de la chose est qu’il avait bien raison de toujours vouloir contrôler le décès d’une victime puisque le troisième "cadavre", Victor, bien qu’ayant toutes les apparences d’une momie, fichera la trouille de leur vie aux policiers en se mettant très inopinément à tousser.

Dans le monde de Seven, il vaut en effet mieux y regarder à deux fois avant de tirer des conclusions hâtives et à plusieurs reprises, l’accent est mis sur le regard. Mills a une poussière dans l’oeil que lui enlève sa femme et dans les lunettes de Somerset se reflètent les photos d’un crime. Au commissaire venu l’interroger sur sa prochaine retraite, Somerset raconte l’histoire d’un homme qui s’est fait crever les yeux dans le voisinage, histoire à laquelle on pense en découvrant le portrait de la femme de l’avocat assassiné: elle a les yeux entourés d’un trait rouge, ce qui fait dire à Somerset qu’il faut chercher quelque chose "qu’elle a vu ou qu’elle devrait voir". Elle finira par voir un tableau renversé mais si Mills et Somerset avaient bien regardé, ils auraient vu, eux, sous le tableau, une sculpture représentant une femme sans tête. Or, c’est le sort qui attend la femme de Mills. Avertissement du tueur aux flics ou du réalisateur aux spectateurs? Les deux, sans doute, car le crime comme le film est avant tout affaire de mise en scène.

Il faut aussi lire entre les lignes car, alors que les héros au cinéma font surtout appel depuis quelques années au multi-média, Seven revendique haut et fort sa tradition littéraire. Au commencement était le Verbe et un film se basant sur un concept aussi religieux que les sept péchés capitaux ne saurait l’oublier. Dans Seven, on écrit sur tout et avec tout: au feutre sur la main (Mills au début du film), à la graisse sur les murs, avec du sang sur le sol, à l’encre invisible (et avec l’aide d’un doigt coupé!) derrière les tableaux. Dès le générique, des images étranges et inexpliquées montrent des aiguilles s’enfonçant dans la chair d’un homme, suivies d’aiguilles avec lesquelles on coud ensemble des feuilles de papier! Le feutre et le sang pour écrire, la main et la feuille comme support: Seven opère un curieux transfert du papier à la chair. Le tueur ne s’applique-t-il pas à faire subir au corps de ses

victimes le sort décrit dans ses livres de chevet? Et le Verbe se fit chair…

Encore faut-il savoir interpréter ce Verbe. Chez le commissaire, les livres sont relégués derrière des barreaux, dans la bibliothèque vide (qui ressemble beaucoup à un temple abandonné), personne ne vient les consulter. Au contraire de Somerset qui se contente d’observer, Mills prend sans cesse des notes mais elles ne semblent guère lui servir et d’ailleurs, il ne les relit jamais. Le tueur (après l’avoir photographié subrepticement) s’étonne même que Mills sache épeler son nom. Il est vrai qu’il se révèle incapable de lire dans le texte les oeuvres de Dante, Shakespeare ou Milton, prononce le nom du divin marquis comme celui de la chanteuse Sade et croit que Of Human Bondage est une oeuvre sado-masochiste! Quant au tueur, il accumule des centaines de cahiers couverts de véritables hiéroglyphes, des milliers de mois dont le sens restera à jamais obscur et que Somerset entreprend bien inutilement de décoder.

Dans un contexte aussi littéraire, aucun nom ne saurait être innocent. Doublement prédestiné par le sien (William comme Shakespeare et William Somerset comme Maugham), Somerset est celui qui déchiffre. Quand au tueur John Doe (nom qui, en anglais, correspond au Martin ou Dupont français), il est l’homme anonyme par excellence (on ne connaîtra d’ailleurs jamais ni son passé ni son identité véritable), le citoyen lambda, n’importe qui et tout le monde. Le nom est d’autant plus signifiant qu’il reste attaché, dans l’esprit des Américains, au film Meet John Doe (titre français: L’homme de la rue) de Frank Capra, dans lequel un brave garçon un peu candide finissait par reconvertir ses compatriotes aux vertus démocratiques un instant menacées.

Mais le John Doe d’aujourd’hui, dont le nom est constitué de sept lettres, punira sept péchés capitaux et achèvera son oeuvre le septième jour à 7.07 hrs. Sept jours, ou plutôt six jours plus un (le dimanche, jour du Seigneur) pour commettre six crimes plus un, dans un film où le chiffre 7 (ou ses multiples) apparaît littéralement à chaque coin de rue (dans la première séquence dans la rue, le nombre 740 est inscrit sur les murs tout autour de Mills; le bureau de Mills et Somerset porte le numéro 714, le commissariat est situé dans le 14 district, la boutique de Wild Bill se trouve au numéro 371, etc.), voilà qui nous rappelle que 7 est aussi le chiffre de Satan "s’efforçant de copier Dieu". La mise en scène rigoureusement construite sur un axe haut/bas renforce cette interprétation religieuse. Lors de sa première appa-

rition, David Mills monte un escalier et les escaliers, montés ou descendus mais immanquablement sordides, vont continuer à jouer un rôle central dans le film: les principales scènes d’action (dans la maison de Victor ou dans celle de John Doe) ont lieu dans des escaliers. Les personnages sont souvent filmés en contreplongée et la caméra semble alors littéralement les attirer vers le bas, comme quelque chose de malveillant qui n’attendrait que son heure. Même la dernière séquence, pourtant située dans un champ (et la seule à se passer dans la nature et au soleil), est construite sur un axe vertical, grâce aux hélicoptères et aux pylônes qui justifient les regards vers le bas ou le haut, ces angles trouvant un écho dans les regards entre John Doe et Mills, quand le premier s’agenouille devant le deuxième.

William Somerset avait pourtant dit de John Doe: "Ce n’est pas le Diable, c’est juste un homme" mais à voir une inquiétante et très infernale lumière rouge filtrer sous le pas de sa porte, on peut en douter. A moins que le diable ne soit justement partout et n’importe qui (John Doe!) dans

"forum" a le plaisir de vous annoncer la parution d’un livre sur OLIVER STONE que sa collaboratrice Viviane Thill a co-écrit avec Michel Cleutat et qui est édité par Payot & Rivages dans la collection Rivages/Cinéma.

un monde, abandonnée de Dieu, plongé alternativement dans une lumière glauque ou rouge (le vert et le rouge étant les couleurs dominantes du film), qui ressemble parfois d’assez près à l’image que nous nous faisons du Purgatoire. On n’y songe jamais autant que dans la scène où les deux policiers descendent au bordel, évidemment plongé dans une lumière rouge et retentissant d’une musique à vous crever les tympans. Plus tard, Mills demandera au propriétaire du cloaque s’il aime ce qu’il fait et s’entendra répondre: "Non, mais que voulez-vous, c’est la vie", réplique anticipée par celle du fabriquant de l’engin mortel qui servira à punir la luxure et qui dit en substance: "Vous savez, moi j’ai déjà fabriqué des choses autrement plus étranges que celle-là". Le Mal est partout et le Diable omniprésent. "La meilleure ruse du Diable a été de faire croire aux hommes qu’il n’existait pas", disait un personnage dans un autre film. Le film s’intitulait The Usual Suspects, le Diable s’appelait Keyser Sözé et il était interprété

par un certain Kevin Spacey!³ Dans Seven, le Mal et le Diable ont un autre nom: violence et indifférence. "Apathy is a solution", dit Somerset en employant le terme "apathie" dans son acceptation philosophique mais il refuse cette solution pour lui-même.

Allant de pair avec la corruption et la pauvreté généralisées, l’indifférence et la solitude grandissantes expliquent le déraillement du tueur fou tout en facilitant ses agissements. La médiatisation à outrance de la violence fait par ailleurs un héros de celui dont les meurtres sont mis en scène avec un soin maniaque. Le serial-killer fascine parce qu’il est celui qui réagit avec la plus grande logique au monde qui nous entoure: en épousant sa violence, voire en la dominant par des crimes plus horribles (et plus raffinés) que la moyenne. Il confronte aussi les policiers (et plus particulièrement le plus naïf d’entre eux) à ce qu’ils auraient pu être ou à ce qu’ils sont peut-être un peu, tout au fond d’eux-mêmes. Somerset partage avec John Doe une érudition qui se fait rare et Mills veut, comme lui, éradiquer le crime (que Doe appelle "péché" et combat, il est vrai, d’une façon un peu particulière). Mais Seven va plus loin dans l’identification entre le flic et le tueur. Si un nombre non négligeable de films avec serial-killer (Silence of the Lambs, Kalifornia, Natural Born Killers) se terminent sur l’image du flic ou de la victime potentielle, une arme à la main, tuant à leur tour, la plupart ne font "que" se défendre. David Mills, en revanche, tire sur un homme désarmé et en agissant ainsi achève l’oeuvre du tueur, qui n’aurait eu aucun sens sans ce dernier meurtre! Que Mills hésite quelques secondes avant de tirer sur John Doe – des secondes pendant lesquelles il a le temps de réfléchir à ce que signifie son geste et le spectateur celui de se demander s’il veut le voir tirer – rend encore plus troublant le malaise engendré par le film. Ce geste du flic abattant le méchant, qui, dans tous les autres films, fait retomber la tension et permet au spectateur de rentrer chez lui dans la certitude que le crime ne paie pas, ne pousse ici qu’à monter d’un cran l’angoisse qui vient de vous nouer la gorge pendant deux heures.

Les sirènes continuent à hurler, la pluie s’est remise à tomber et Seven n’a pas fini de vous hanter…

Viviane Thill

1 Cette image propreté de Brad Pitt repose d’ailleurs partiellement sur une impression fausse. Au cours de sa toute jeune carrière, l’acteur a en effet interprété un suicidaire (dans A River runs through it), un vampire très torturé (dans Interview with a Vampire) et… un des plus répugnants serial-killers jamais vus au ci-

néma (dans Kalifornia). Il a par ailleurs fait une courte apparition, non lavé, non rasé, vautré sur un canapé douteux, dans True Romance, et accusé les auteurs de Legends of the Fall d’avoir privé son personnage du côté ambigu qu’il avait apprécié

dans le scénario.

2 Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, "Dictionnaire des symboles", éd. Robert Laffont/Jupiter, coll. Bouquins, p.862.

3 David Fincher prétend qu’il ignorait tout de cet au-

tre rôle de Spacey quand il l’a engagé pour son film.

4 "Insensibilité voulue comme conforme à l’idéal humain", selon le Petit Robert.

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