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L’autre moitié du monde
Pas de scandale, pas de vraie découverte et un Palmarès qui a mis (presque) tout le monde d’accord. A certains, ce 53e festival international du film de Cannes a pu sembler manquer de moments forts. En fait, le festival 2000 a joué son rôle et confirmé certaines tendances du cinéma mondial tout en présentant dix jours durant des films d’excellente qualité.
America, where art thou ?
Hollywood était resté éloigné de la fête. Les grands studios ne se pressaient pas sur les escaliers de Cannes, préférant le festival de Berlin, placé de façon plus propice au milieu de la saison cinématographique et où ils ont l’impression d’être mieux accueillis. Gilles Jacob, délégué général et grand programmeur de Cannes, est par ailleurs accusé d’un certain élitisme pour lequel les Américain n’affichent que de la condescendance : Cannes is for films that nobody likes, nobody wants, nobody releases and nobody will ever see pouvait-on lire durant le festival dans Variety, le magazine du show-business américain¹.
Si les majors n’ont cependant pas besoin de Cannes pour promouvoir leurs grosses machineries, Cannes ne saurait se passer tout à fait de leurs films et moins encore de leur stars. Du coup, ceux qui font malgré tout le déplacement ne le regrettent pas. Cette année, durant deux ou trois jours, tout le monde n’avait ainsi d’yeux que pour George Clooney, venu présenter le film O Brother, Where Art Thou des frères Coen. Bien que moins délirant que certaines de leurs oeuvres précédentes (Fargo, The Big Lebowski), ce n’en est pas moins un excellent divertissement avec pour décor les Etats du Sud de l’Amérique dans les années 30. Entre le Ku Klux Klan et des politiciens qui retournent leur veste au gré de l’humeur des électeurs, trois voyous sympathiques s’y lancent à la recherche d’un drôle de trésor. Tandis que Clooney fait preuve dans le film d’un sens rare de l’autodérision, il déploya dans les interviews et la conférence de presse un charme infaillible qui lui gagna même les cœurs des critiques français les plus rétifs au star système américain.
Le réalisateur Amos Kollek et l’actrice Anna Thomson savaient eux aussi qu’ils seraient accueillis les bras ouverts par une presse française conquise à leur cause depuis Sue et, dans une moindre mesure, Fiona. Fast Food Fast Women constitua une fort agréable surprise puisque après ces deux films très durs, c’est une oeuvre nettement plus légère et très touchante dans laquelle Thomson joue une serveuse de quarante ans à la recherche de l’âme sœur.
La plupart des rares films américains présents sur la Croisette étaient présentés hors compétition. Ce fut le cas de Mission to Mars de Brian de Palma, Under Suspicion (remake du Garde-à-vue de Claude Miller), du très esthétisant film coup-de-poing Requiem for a Dream réalisé par l’auteur de Pi et adapté d’un roman de Hubert Selby Jr., et de Cecil B. Demented de John Waters, un habitué de la Croisette. En compétition, outre les frères Coen, seuls la gentille satire médiatique
O Brother, Where Art Thou de Nathan et Daniel Coen
Shadow of a Vampire
de Elias Merhige
Nurse Betty de Neil LaButte (prix du scénario) et
le très attendu mais finalement assez décevant
The Yards de James Gray défendaient officiellement les couleurs de l’Amérique. Aucun de ces
films n’a cependant bouleversé le festival.
Dans les sections parallèles, parmi d’autres productions indépendantes venues des Etats-Unis,
les Luxembourgeois présents à Cannes n’ont pas
raté, à la Quinzaine des Réalisateurs, Shadow of a
Vampire de Elias Merhige, coproduit par la firme
luxembourgeoise Delux Productions. Willem
Dafoe, qui joue dans ce film l’acteur Max
Schreck (l’interprète du Nosferatu de Murnau),
étant venu défendre le film, celui-ci fut le plus
couru de la Quinzaine… mais seule une poignée
de spectateurs ont compris quand, sur l’écran,
Marie-Paule von Roesgen brandit le poing vers
les murs du Château de Vianden (où fut tourné
le film) en criant à l’adresse du vampire:
"Schummt dier iech nët?" !
L’axe France-Scandinavie
Si l’Amérique avait donc renoncé à envoyer la
grosse artillerie dans l’arène à Cannes, il n’en
allait bien évidemment pas de même pour la
France. Deux des plus importantes productions
de l’année, le décoratif Vatel de Roland Joffé et
Les destinées sentimentales d’Olivier Assayas
défendaient les couleurs tricolores, soutenues
par Esther Kahn d’Arnaud Desplechins et l’outsider Harry, un ami qui vous veut du bien. La surprise
vint de ce dernier. Réalisé par Dominique Moll
qui en est à son deuxième long (le premier est
sorti il y a quelques années sans faire de vagues),
ce film réconcilie ce qui en France paraît si souvent irréconciliable: la critique et la grand public!
Commençant comme une assez féroce comédie
de la vie familiale sur le thème de "comment par-
tir en vacances avec trois gosses sous une chaleur
caniculaire dans une voiture sans climatisation
quand on doit faire face de plus à des parents
bien intentionnés qui redécorent votre salle de
bain en rouge fuchsia" le film vire sans crier gare
vers un humour beaucoup plus macabre. Interprété par un formidable trio d’acteurs (Laurent
Lucas, Sergi Lopez et Mathilde Seigner), il est
toutefois reparti les mains vides, comme
d’ailleurs le reste de la sélection française.
Ni l’Espagne ni l’Italie n’ayant été jugées dignes
de figurer en Compétition officielle², les
meilleurs films européens vinrent du froid. Non
seulement un film danois a, comme on le sait,
remporté la Palme, mais la Suède et la Norvège
étaient bien représentées avec, pour la première,
Infidèle une sorte d’hommage à Ingmar Bergman
réalisé par son ancienne muse Liv Ullman et
interprété par la merveilleuse actrice Lena Enore,
et l’autre un curieux film intitulé Songs from the
Second Floor (prix du Jury) de Roy Andersson,
porté par un drôle d’humour pince-sans-rire proche de l’absurde.
Un temps pour le cinéma iranien
Les grands gagnants du 53e festival ne furent
cependant ni l’Amérique ni l’Europe mais la
Chine et l’Iran. A lui seul, l’Iran a remporté trois
prix : deux Caméras d’Or (pour le meilleur premier long métrage) pour Djomeh de Hassan Yekpatanah et Un temps pour l’ivresse des chevaux de
Bahman Ghobadi, ainsi qu’un prix du Jury pour
Tableau noir de Samira Makhmalbaf. Les deux
derniers de ces films racontent l’errance sans fin
des Kurdes entre l’Iran et l’Irak, l’un (Tableau
noir) étant d’ailleurs interprété par le réalisateur
de l’autre (Un temps pour l’ivresse des chevaux).
Samira Makhmalbaf tente un récit allégorique :
deux instituteurs marchent dans les montagnes
en portant sur leur dos un grand tableau noir, à
la recherche d’hypothétiques élèves. Des bombardements ont vidé les villages, personne n’a
plus le temps d’apprendre. En conséquence, les
tableaux serviront tour à tour de rideau de fortune pour abriter les amours d’un couple de jeunes mariés, de
civière, de plâtre pour protéger une jambe cassée ou encore d’abri contre les
bombes. Cette utilisation presque ludique de
l’instrument de la connaissance dans un pays où
le seul luxe consiste à survivre, est l’une des
meilleures idées de ce film exigeant, poétique et
néanmoins très dur. Un temps pour l’ivresse des
chevaux est plus largement accessible. Le héros
est un jeune garçon qui doit à tout prix emmener
son frère malade, atteint d’une forme de
nanisme, de l’autre côté de la frontière pour l’y
faire soigner. Pour faire marcher les mulets malgré le froid, les hommes leur donnent à boire de
l’alcool. Résultat: les bêtes glissent et n’arrivent
Les grands
gagnants
du 53e festival
ne furent
cependant
ni l’Amérique
ni l’Europe mais
la Chine et l’Iran.
plus à se relever, mettant en péril la mission du jeune protagoniste. Le réalisateur iranien fait un travail remarquable avec les enfants. Le film touche cependant surtout, exactement comme Le tableau noir, par son évocation d’une guerre presque fantomatique. Les coups de feu semblent partir de nulle part, l’adversaire est invisible mais omniprésent, les bombes tuent et les hommes, les femmes et les enfants souffrent sans même savoir pourquoi ou à cause de qui.
In the mood for China
Les Chinois attirent depuis plusieurs années l’attention des festivals, des journalistes et des distributeurs en Europe avec des productions très variées et d’excellente qualité, allant du film d’auteur plus ou moins ésotérique (une spécialité essentiellement taiwanaise) à de spectaculaires films d’action. Les cinéphiles commencent à retenir des noms de réalisateurs comme John Woo, Tsui Hark, Hou Hsiao-Hsien, Zhang Yimou, Stanley Kwan, Chen Kaige, Edward Yang, Wong Kar-Wai ou Tsai Ming-liang et de comédiens tels que Gong Li, Maggie Cheung, Michelle Reis, Jet Li, Leslie Cheung ou Tony Leung. Hollywood tente déjà de récupérer les plus commerciales de ces personnalités, sans grand succès à vrai dire car la plupart semblent, en traversant la mer, laisser la meilleure partie de leur âme en Asie.
Les trois films présents en compétition à Cannes, représentant respectivement la Chine populaire (Devils on the Doorstep de Jiang Wen), Hong Kong (In the Mood for Love de Wong Kar-Wei) et Taiwan (Yi Yi d’Edward Yang) ont reçu, dans l’ordre, le grand prix du Jury, le prix du meilleur interprète masculin pour Tony Leung et le prix de la mise en scène ! Trio gagnant donc pour les Chinois avec trois films on ne peut plus dissemblables.
Situé à la fin de la seconde guerre mondiale, Devils on the Doorstep traite sur le mode tragique des relations difficiles entre Chinois et Japonais par le biais d’une histoire mettant face à face des paysans chinois et leurs prisonniers de guerre. Bien qu’à nos yeux d’Occidentaux, tous les personnages se ressemblent physiquement, un gouffre culturel et historique les sépare. Quand, au beau milieu d’une négociation particulièrement délicate, un mulet chinois est pris d’une soudaine envie de copuler et se rue sur la croupe d’une jument japonaise, on passe ainsi tout près d’un drame qui sera déclenché malgré tout au moment où l’on ne s’y attendait plus.
Nettement plus près de nous et de nos préoccupations, In the Mood for Love raconte une histoire d’amour impossible entre un homme et une femme mal mariés chacun de leur côté dans le
Hong-Kong des années 60. Esthétiquement très soigné, le film envoûté et charme par la beauté de ses héros et une atmosphère presque irréelle tout en étant beaucoup moins difficile à suivre que certains films précédents du réalisateur Wong Kar-Wai.
Notre préférence va cependant à Yi Yi du Taiwanais Edward Yang dont la durée (trois heures) en a pourtant effrayé plus d’un, même à Cannes. Un père de famille est au centre du récit serré entre un mariage et un enterrement. Une grand-mère qui tombe dans le coma, une mère partie se ressourcer dans un monastère, le père confronté à son amour de jeunesse et à la possibilité de refaire sa vie, et une adolescente en proie aux premiers sentiments amoureux, sont les protagonistes de ce film limpide et complexe à la fois. Et puis il y a Yang-Yang, petit garçon espiègle qui se met en tête de photographier la nuque des membres de sa famille pour qu’ils puissent voir cette ‚moitié cachée du monde‘ qui se dérobe d’ordinaire à leurs regards. Yang-Yang pose toujours les bonnes questions, résolu à découvrir les réponses que les adultes, par indifférence ou résignation, ne cherchent plus. A la fin, Yang-Yang déclare qu’il veut être artiste pour montrer aux gens ce qu’ils ne peuvent pas voir par eux-mêmes. Son père dit : "Depuis que le cinéma existe, on vit deux fois plus." Oeuvre mélancolique, extrêmement sensible, soutenue par une mise en scène magnifique, Yi Yi est aussi une secrète profession de foi vis-à-vis du cinéma.
Une nouvelle façon de filmer
Outre les qualités des différentes cinématographiques nationales, Cannes 2000 aura aussi officialisé, après le festival de Berlin et la chaîne arte, une nouvelle façon de filmer. A-t-on assez
Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominique Moll
remarqué que pour la première fois une Palme d’Or a été décerné à un film qui ne fut pas tourné sur pellicule (bien qu’il ait bien sûr été gonflé sur 35mm pour la projection)². Lars von Trier a réalisé un drame chanté et dansé dont les numéros les plus grandioses ont été enregistrés par plus de 100 caméras digitales! Il a par ailleurs engagé une chanteuse sans réelle expérience de comédienne et l’a amenée à une performance extraordinaire qui a valu à très juste titre à Björk le prix de la meilleure interprète féminine. La petite histoire retiendra encore qu’il a fait aboyer Catherine Deneuve (!) et fait pleurer à chaudes larmes quelques critiques français! De fait, Dancer in the Dark est un mélodrame (dans tous les sens du mot!) qui raconte la très triste histoire de la Tchèque Selma, immigrée aux Etats-Unis, trahie, puis condamnée à mort pour un crime qu’elle se refuse d’expliquer. Pour tenir une promesse et sauver la vie de son enfant, elle se sacrifiera comme le faisait pour son mari l’héroïne de Breaking the Waves. Par cet esprit de sacrifice et de rédemption et un brin de masochisme étalé non sans une certaine complaisance, le film met mal à l’aise mais il emporte aussi tout sur son passage, happe le spectateur et ne le lâche plus deux heures et demi durant pour l’emmener, parfois à son corps défendant, jusqu’au final. Certains le détesteront, d’autres s’y abandonneront complètement. D’autres encore, et nous en sommes, préféreront crier "pouce" et demander un temps de réflexion avant de mieux en parler. Une chose est cependant sûre: le film ne laisse personne indifférent et à ce titre il a mérité la Palme d’Or.
Plusieurs autres réalisateurs se sont lancés dans l’aventure du digital, même si tout le monde n’a pas utilisé cent caméras. Il n’en a fallu que deux pour émerveiller Agnès Varda, toute étonnée de
voir qu’elle peut désormais filmer sa propre main en tenant une caméra légère de l’autre. Son documentaire Les glaneurs et la glaneuse est un petit bijou présenté hors compétition, un film vif et malicieux sur la société de consommation et le temps qui passe, deux sujets pas très folichons a priori. La cinéaste y laisse vagabonder sa toute nouvelle mini-caméra à la recherche des gens qui, par plaisir ou par nécessité, glanent ou grappillent ce dont les autres, les trop riches, les trop pressés ou les trop aveugles ne veulent pas. En paraphrasant Godard, on pourrait dire que ce n’est pas juste un film, c’est un film juste! Et nécessaire, malgré ses airs modestes.
Là-bas, la guerre
Pour terminer, nous évoquerons encore un film qui n’entre dans aucune des catégories ci-dessus. Kippour de l’Israélien Amos Gitaï raconte la guerre du même nom, celle du réalisateur puisqu’il y participa et que le film est largement autobiographique. Gitaï réussit un film sans pathos, sans héros, ni victime, ni martyre, et sans patriotisme. Kippour est le récit de la guerre telle qu’elle est vécue par deux amis qui y vont parce qu’il faut y aller, ne trouvent pas leur régiment et sont embarqués dans une équipe de secouristes qui récupère les équipages des hélicoptères abattus par l’ennemi. Un ennemi qu’on ne voit jamais, un conflit ni juste ni absurde, qui existe simplement et réduit les hommes à des corps amputés, condamnés à mort dans le bourbier dans lequel s’est très littéralement transformé le champ de bataille. Kippour fut traité injustement à Cannes comme un ‚petit‘ film alors qu’il s’agit d’une œuvre essentielle sur la guerre.
On ne sait encore combien de ces films seront achetés par les distributeurs belges et arriveront éventuellement un jour jusqu’à nous. Contrairement à ce qu’on peut lire ici et là, un grand nombre de ces œuvres passeront dans les salles luxembourgeoises, dans le programme normal ou à l’occasion d’un mini-festival ou de la programmation "Cinédit". Trop souvent, les rangs seront alors clairsemés, la majorité des spectateurs semblant préférer envers et contre tout revoir toujours les mêmes productions américaines. Cannes 2000 aura pourtant prouvé que d’autres films existent et qu’ils nous apprennent sur nous-mêmes des choses que d’ordinaire on ignore. Comme dirait Yang-Yang, ils nous montrent l’autre moitié du monde!
Viviane Thill
¹ Variety, 15-21 mai 2000, p. 7
² Les deux pays participaient aux sections parallèles où ils se firent remarquer, ce qui semble justifier la décision de Gilles Jacob.
Kippour
de Amos Gitaï
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