L’homme à la casquette

Un regard sur la carriere d'Andy Bausch

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Le prochain film d’Andy Bausch – un documentaire sur l’ancien directeur de la Cinémathèque Fred Junck – est annoncé sous le titre "L’homme au cigare". Andy Bausch est quant à lui l’homme à la casquette. Toujours affublé de ce couvre-chef qui lui donne des airs de Spielberg, il a réalisé à ce jour de nombreux téléfilms, courts métrages et documentaires ainsi que six longs métrages dont l’un ("Troublemaker") a été proclamé film-culte et l’autre ("Le club des chômeurs") s’est d’ores et déjà classé champion en matière de box-office luxembourgeois¹. Pourtant, une partie de la presse prend aujourd’hui ses distances avec l’ancien enfant prodige. Rappel d’une carrière qui n’a pas tenu toutes ses promesses.

La sortie du "Club des chômeurs" a, pour la première fois, déclenché une mini-polémique autour d’un film luxembourgeois. Une partie de la critique a jugé le film immature et formellement non abouti tandis que d’autres l’ont défendu avec plus ou moins de conviction. Le réalisateur lui-même s’en est mêlé en envoyant au journaliste du Télécran, Claude François, un e-mail dans lequel il accusait celui-ci, entre autres, de lui contester son succès. François a évoqué ce mail dans un éditorial et en a profité pour rappeler que le rôle du critique n’est pas de soutenir la carrière commerciale d’un film ou de donner raison au public mais d’analyser le film et d’en relever les faiblesses comme les points forts². Par la suite, le réalisateur a donc laissé à son critique-maison le soin de fustiger ceux qui ont le malheur de ne pas aimer "Le club des chômeurs"³.

La discussion est moins anodine qu’il n’y paraît car au-delà d’un film particulier, c’est du cinéma luxembourgeois qu’il est question. Depuis quelque temps, les responsables politiques essaient en effet de soutenir, outre les nombreuses coproductions, un cinéma réellement national, c’est-à-dire traitant de sujets et de problèmes propres au Luxembourg, si possible en langue luxembourgeoise. Or, Andy Bausch est actuellement l’unique réalisateur qui propose ce genre de projets. Depuis que l’équipe de l’AFO ("Congé fir e Mord", "Dammentour") et celle de RTL ("Déi zwéi vum Bierg", "De falschen Hond") ont abandonné la production de longs métrages faute de moyens professionnels, que Samsa Film ("Schacko Klak") s’est spécialisé dans les coproductions internationales, et que Pol Cruch-

ten ("Hochzäitsnuecht") s’est (provisoirement?) exilé, Bausch occupe seul le terrain de la production nationale, raison suffisante pour que certains estiment devoir le soutenir, quitte d’ailleurs parfois à exprimer une opinion plus nuancée quand ils sont interrogés en privé.

Par ailleurs, Bausch profite d’une réserve de sympathie, aussi bien de la part des décideurs que des critiques dont les plus anciens ont été témoins de ses débuts (s’ils n’y ont pas participé) et les plus jeunes sont restés marqués par l’impact de "Troublemaker", qualifié de film-culte au Luxembourg.

Sans conteste, Andy Bausch a joué un rôle essentiel à la fin des années 70 et au début des

Andy Bausch profite d’une réserve de sympathie aussi bien de la part des décideurs que des critiques.

Andy Bausch (en casquette) pendant le tournage de "Le Club des chômeurs"

années 80, lorsqu’il bousculait le sérieux un peu guindé des concours de cinéastes amateurs avec ses courts métrages chaotiques qui parlaient de drogue et d’homosexualité, résonnaient de musique rock et révélaient un acteur au physique peu amène mais qui dès sa première apparition crevait l’écran et s’appelait Thierry Van Werveke. Ces œuvres de potache ("Stefan", "Cocaine Cowboy", "Van Drosselstein", etc.) ne sont plus guère regardables aujourd’hui mais elles ont eu leur importance puisque, outre de constituer les débuts d’Andy Bausch derrière la caméra, elles ont été le premier contact avec le cinéma pour toute une partie des acteurs, techniciens et producteurs qui travaillent aujourd’hui dans le secteur. A l’époque, à l’exception des documentaires touristiques de Philippe Schneider, des premiers courts métrages de l’AFO et de quelques autres essais isolés⁴, il n’existait tout simplement pas de cinéma national et chaque bout de pellicule tournée avec un minimum d’ambition artistique était immanquablement saluée dans la presse comme "le meilleur film luxembourgeois réalisé jusqu’à présent". La fraîcheur qui démarquait les courts métrages d’Andy Bausch, son évidente passion pour le cinéma, une préférence pour des sujets encore tabous dans le très provincial Luxembourg de l’époque et certainement aussi l’utilisation d’un langage populaire que l’on n’avait encore jamais entendu sur les écrans luxembourgeois, contribuèrent à faire du jeune réalisateur la coqueluche de la presse et du public.

Le court métrage "One reel-picture show" (1984) allait combler ces attentes. S’inspirant un peu d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe et beaucoup du cinéma expressionniste allemand des années 20, Andy Bausch signa un bel hommage à ce dernier et pour la première fois, un cinéaste luxembourgeois eut droit à quelque considération à l’étranger. Le film fut présenté au festival EuropaCinema à Rimini et au festival international du film fantastique à Bruxelles et il passa à la télévision allemande. Unanimement loué dans la presse luxembourgeoise, il demeura longtemps la carte de visite de Bausch et l’encouragea certainement à sauter le pas vers le long métrage⁵.

Ce fut en 1985 "Gwyncilla, Legend of Dark Ages", tourné en noir et blanc. "Gwyncilla" raconte l’histoire d’un troubadour qui veut libérer de sa prison une mystérieuse jeune fille, née des amours d’un comte et d’une fée. Le film, très ambitieux, souffrait d’un manque de professionnalisme à tous les niveaux mais se distinguait par une atmosphère assez envoûtante et, comme "One reel-picture-show", un vrai sens visuel. Il est remarquable qu’outre plusieurs acteurs (Conny Scheel, Christian Kmiotek, et bien sûr Thierry Van Werveke), pratiquement toutes les

personnes ayant travaillé sur ce film derrière la caméra ont par la suite fait du cinéma leur métier⁶. Le film ne fut pas accueilli au Luxembourg avec le même enthousiasme que "One reel-picture show" mais on mit ses défauts sur le compte de l’inexpérience de tous les participants et du manque d’argent. Il se trouva tout de même une critique aux États-Unis (où il fut présenté au European Community Festival de l’American Film Institute) pour comparer "Gwyncilla" avec les œuvres d’Ingmar Bergman et le classer dans les dix meilleurs films de l’année⁷.

Pour son projet suivant, Andy Bausch n’en décida pas moins de renoncer à Bergman pour revenir à une veine plus populaire qui avait déjà marqué certains de ses courts-métrages. Ayant reconnu en Thierry Van Werveke non seulement son acteur fétiche mais un comédien au talent comique certain, Andy imagina un personnage qui allait devenir l’image de marque de Thierry : celui du gars sympa mais pas très futé, rêveur mais inoffensif, qui est toujours partant pour un mauvais coup et les rate à peu près tous: le "troublemaker" était né.

On sait ce qu’il en advint. Cofinancé par le Saarländischer Rundfunk, le film bénéficia d’un peu plus d’argent que les productions luxembourgeoises qui l’avaient précédé et donc d’un minimum de professionnalisme au niveau technique. "Troublemaker" devint un formidable succès au Luxembourg. Il fit notamment un tabac auprès des jeunes, Thierry Van Werveke devint une star nationale et Andy Bausch un nom à suivre pour les producteurs de télé en Allemagne. Aujourd’hui encore, "Troublemaker" jouit d’une telle notoriété au Luxembourg qu’il est difficile de l’évoquer avec un minimum de distance critique.

Le rêve américain et la nostalgie d’un passé idéalisé

Le film est tout entier construit autour du personnage de loser interprété par Thierry Van Werveke dont la réplique, "Mäin Numm ass Johnny Chicago!", est restée célèbre. Le nom du personnage vaut en l’occurrence tout un programme puisque Andy Bausch se réfère d’évidence au cinéma américain. Johnny Chicago, comme tant d’autres héros de Bausch, rêve des plaines du Far West, des gangsters de Chicago, de grosses voitures américaines et de rock’n roll. Les aventures de Johnny Chicago commencent d’ailleurs dans une salle de cinéma où est projeté un film de gangsters avec Edward G. Robinson tandis que sur les murs de la prison à laquelle ne vont cesser de revenir Johnny et son compère Moreno (Ender Frings), on découvre des affiches de Humphrey Bogart. Dans les bureaux du personnel administratif, c’est en revanche la Grande-Duchesse

Dans tous ses films, Andy Bausch oppose le provincialisme du Grand-Duché à un rêve américain qu’il sait illusoire et que jamais ses personnages n’atteindront …

Charlotte qui détermine le décor. Les deux portraits fonctionnent en parfait contrepoint l’un par rapport à l’autre, la Grande-Duchesse ayant connu son heure de gloire à peu près à la même époque que Bogart⁸.

Le détail a son importance. Dans tous ses films, Andy Bausch continuera à opposer le provincialisme du Grand-Duché à un rêve américain qu’il sait illusoire et que jamais ses personnages n’atteindront… si ce n’est justement dans leur imagination. Coincés dans les limites étroites du pays (ses films se déroulent souvent à la frontière), ses anti-héros traînent de bistrots de quartiers en station-essence en passant par quelque filiale locale d’une banque jusque dans des campings vides. L’opposition entre les chorales, fanfares, fêtes de village et radio-crochets ringards d’un côté et la musique rock américaine de l’autre fonctionne sur le même mode.

Bausch adapte là au Luxembourg une thématique et une iconographie qui imprègnent tout un courant du cinéma allemand alors qu’ils sont pratiquement absents du cinéma français. Peut-être est-ce même pour cela que les personnages allemands qui traversent ses films n’apparaissent finalement pas si déplacés que cela bien qu’on s’attende plutôt à rencontrer dans les lieux où sont situées ses histoires des Français, des Italiens ou des Portugais.

"Troublemaker" fut le premier film entièrement construit sur ce canevas, et il est celui qui l’exploite avec le plus de spontanéité, ce qui fut sûrement pour beaucoup dans son succès populaire et contribua à faire fermer les yeux sur ses faiblesses.

Johnny Chicago en prison donc pour une vague affaire de contrebande de voitures, y rencontre Chuck Moreno (Ender Frings), aussi taciturne que Johnny est communicatif. On ne sait pas très bien pourquoi ils se prennent d’affection l’un pour l’autre si ce n’est qu’une règle du ‚buddy film‘ veut que les deux héros soient diamétralement opposés… ils commencent d’ailleurs toujours par se détester. Ces principes sont respectés ici et tant que Bausch reste dans le registre de la comédie, sa construction fonctionne de façon assez satisfaisante. Quand il essaie d’y associer un thème plus dramatique, celui de la trahison – Moreno couche avec Jenny (Nicole Max), la femme de Johnny – il fait cependant chou blanc. Après avoir passé une partie non négligeable de son film à le préparer, il renonce en effet à traiter le sujet après une brève et inconséquente scène de jalousie de la part de Johnny. L’adultère n’est d’ailleurs même pas consommé puisque Moreno, miné par sa mauvaise conscience et une surprenante crise d’homosexualité, brièvement esquissée dans une séquence précédente mais qui n’est

"A wopbopaloobop a lopbamboom" (1989)

étayée par rien d’autre dans le film, n’arrive pas à ‚honorer‘ Jenny⁹.

Remarquons que les héros d’Andy Bausch font généralement preuve d’une sexualité immature ou difficile (comme Moreno, Geronimo dans "Le Club des chômeurs" est impuissant). Tout ce qui touche aux choses du sexe a tendance à réveiller en eux des réflexes d’adolescents. Les plaisanteries se situent souvent en dessous de la ceinture et le langage regorge d’allusions sexuelles supposées faire surgir des rires gras. Par bien des côtés, certains films d’Andy Bausch, et notamment "Le club des chômeurs" s’apparentent ainsi davantage à "American Pie" qu’aux comédies anglaises dont Bausch ne cesse aujourd’hui de revendiquer l’influence.

L’immaturité sexuelle des personnages d’Andy Bausch reflète assurément leur immaturité intellectuelle. Celle-ci est évidente dans "Troublemaker" et plus marquée encore dans "Le club des chômeurs" dont les interprètes sont nettement plus âgés mais habitent toujours chez leur maman et continuent de rêver de l’Amérique, de rock et des Indiens. C’est comme s’ils ne voulaient pas grandir et encore moins vieillir. De ce point de vue, ils pourraient bien être à l’image de leur créateur qui, d’un film à l’autre, remet en scène ses fantasmes d’adolescent, d’ailleurs parfaitement assumés à la ville comme à l’écran, comme le montre son look qui n’a pas changé depuis ses débuts.

La peur de vieillir est directement liée au thème de la nostalgie qui sous-tend toute l’œuvre d’Andy Bausch. Nostalgie de l’âge d’or du cinéma américain et de celui de la sidérurgie luxembourgeoise,

Les héros d’Andy Bausch font généralement preuve d’une sexualité immature. Tout ce qui touche aux choses du sexe a tendance à réveiller en eux des réflexes d’adolescents.

"Troublemaker" (1988)

nostalgie des années 60, nostalgie de la grande époque du rock. Comme le fait remarquer leur avocat aux deux ‚troublemakers‘, ils sont nostalgiques d’époques que ni eux ni Bausch ni, généralement, ses spectateurs, n’ont pourtant connu personnellement. De fait, les films de Bausch donnent à voir une vision magnifiée de l’histoire du ‚Minett‘, pas si différente de l’idéalisation de la conquête de l’Ouest à l’œuvre dans les westerns américains.

Dans les deux cas, la nostalgie masque une volonté farouche de ne pas regarder la réalité en face. Bausch présente dans la plupart de ses films un Minett idéalisé qui n’a probablement jamais existé, et plus généralement un Grand-Duché de pacotille sur lequel trône un souverain qui, de la Grande-Duchesse Charlotte déjà citée en passant par le Grand-Duc Jean jusqu’à l’actuel Grand-Duc Henri et même, à l’occasion un souverain imaginaire¹⁰ est immanquablement présent dans tous les films d’Andy. Les Luxembourgeois, pas vraiment gâtés en matière de mythes nationaux, sont ravis de se retrouver dans ce genre de représentation à la fois ironique et romantisée de leur pays.

Dans "A wopbopaloobop a lophamboom" (1989), de loin le meilleur film de Bausch¹¹, cette stylisation n’est pas dénuée d’une certaine poésie. Même si (ce n’est peut-être pas un hasard) "A wop", comme son autre réussite, "One reel-picture show", est largement inspiré d’un genre très codifié, dans ce cas le film noir américain, le réalisateur a le mérite d’avoir réussi à transposer l’univers de ce dernier au Luxembourg. Il a transformé le Dudelange du début des années 60 en une ville qui tient, outre du film noir, de l’influence d’Elia Kazan, de l’univers de James Dean et de la thématique de "West Side Story", ce mélange étant ici effectué avec un certain bon-

heur. Le temps d’une nuit de la Saint-Sylvestre, des personnages vont se heurter les uns aux autres et l’on retrouve, au niveau provincial, la femme fatale (Sabine Berg), la jeune fille innocente (Désirée Nosbusch), le mauvais garçon (Birol Uenel), etc. La photographie en noir et blanc très contrastée, qui joue joliment avec les effets de lumière typiques du film noir, le brouillard épais et une pleine lune un peu abstraite, enveloppent ce récit archétypal mais assez bien raconté, dans un irréalisme poétique qui établit la distance et le regard qui manquent si cruellement ailleurs.

Quand la vision embellie nous est cependant assénée à coup de grosses blagues dans "Le club des chômeurs" comme une ‚identité nationale‘, quand, de plus, certains fans du réalisateur se croient obligés, contre toute évidence, de répéter que, "le ‚Minett‘, c’est comme ça" et que les gens ‚de la ville‘ ne peuvent de toute façon pas comprendre ou quand le réalisateur en personne revendique l’influence du cinéma de Ken Loach, si fortement ancré dans la réalité sociale et tout à fait concrète de son pays, on ne peut que s’étonner.

Lieux communs et complaisance

Dans "Back in Trouble", la suite de "Troublemaker", Chuck Moreno, a tenté de devenir un peu plus mature. Il s’est – au grand effroi de Johnny Chicago – trouvé un petit boulot et il a beaucoup grossi. Heureusement, l’arrivée de Johnny l’arrache à ce funeste destin et bientôt il sera prêt de nouveau à suivre son copain jusqu’en Amérique. Car dans le monde de Bausch, où il ne faut surtout pas vieillir, la maturité est synonyme d’ennui et de bourgeoisie. "Wee schafft, ass selwer schold" est le cri de guerre des chômeurs réunis dans le dernier film du réalisateur. Mais cette petite rébellion personnelle (et bien inoffensive) contre la société qu’on pouvait trouver somme toute normale de la part d’adolescents et qui faisait encore sourire du temps de "Troublemaker" n’est plus que pathétique, interprétée par des acteurs qui ont 40 ans et plus. Or, et c’est là le plus pénible, Andy Bausch ne prend aucune distance avec ses personnages. Il ne porte pas de regard (qui pourrait être tendre, ironique, complice, critique, sévère, tout ce qu’on veut, à condition qu’il y en ait un) sur eux mais les films avec une complaisance affichée.

Cette attitude est également évidente dans les rapports que ses protagonistes masculins entretiennent avec les femmes. Dès qu’il en a l’occasion (et parfois quand elle ne s’y prête pas), Bausch place dans ses décors des photos de pin-up, des culs et des seins. De ses personnages féminins, on voit surtout les jambes et le décolleté,

Dans le monde de Bausch, où il ne faut surtout pas vieillir, la maturité est synonyme d’ennui et de bourgeoisie.

parfois de façon parfaitement gratuite, et là encore, le tout est filmé de façon plutôt complaisante. Seules parmi les héroïnes de Bausch, Jenny (Nicole Max) dans “Troublemaker” et Angie (Myriam Muller) dans “Le club des chômeurs” se détachent un peu du lot. Jenny, qui essaie en vain de se bâtir une vie meilleure tout en ne pouvant renoncer à son amour pour Johnny, a même un côté tragique qui n’est toutefois guère exploité par le réalisateur, pas plus qu’il ne l’est chez Jackel (jouée par Marja-Leena Junker) dans “Le club des chômeurs”. Et quand se répètent des phrases telles que “Huet hatt säng Kiirmes” dès qu’une femme est de mauvais poil ou “D’Sau ass bestëmmt lesbesch” quand elle refuse l’invitation d’un homme¹² il ne faut pas être particulièrement féministe pour ressentir un certain embarras.

De façon peut-être encore plus grave, la représentation des étrangers est souvent douteuse. S’il est en effet une chose de mettre en scène la rivalité qui a existé de tout temps dans les villes-frontières du sud entre Luxembourgeois et ‘Heckefranzousen’, il n’est déjà pas très drôle de traiter tous les Allemands de ‘houre Präiss’, et moins encore de voir les Portugais réduits au cliché de macho borné dans “Le club des chômeurs”. Dans le même registre, les malfrats qui sont, dans ce dernier film, censés acheter les portables subtilisés par la bande des chômeurs, étaient à l’origine des Yougoslaves. Andy Bausch s’étant vu fortement conseiller de ne pas attiser gratuitement des préjugés racistes, ils sont devenus, dans le scénario final, de façon un peu moins compromettante, français. Car là encore, tout est question de distance et Andy Bausch, quoi qu’il dise, n’en prend aucune avec ce genre de situation, visant surtout à faire rire à moindres frais en caressant systématiquement le public dans le sens du poil.

Cette inclination à reproduire, sans les remettre en question tous les lieux communs, sexistes mais aussi racistes, est certainement ce qui gêne aujourd’hui le plus dans les films d’Andy Bausch, d’autant plus qu’elle n’est pas rattrapée ni par la réflexion ni même par l’émotion. Car, là encore en tous points comparable à ses personnages, Andy Bausch est on ne peut plus mal à l’aise dès qu’il s’agit d’exprimer des sentiments. En témoignent par exemple les scènes entre Johnny Chicago et Jenny dans “Back in Trouble” ou encore celles entre Geronimo et Angie dans “Le club des chômeurs”. Elles ne dépassent jamais le poncif (les hommes ne sont pas capables de dire ‘je t’aime’) et sont filmées de façon maladroite. Les acteurs tournent le dos à la caméra quand ils s’embrassent et les scènes d’amour proprement dites sont systématiquement escamotées.

On n’a certainement pas besoin de ‘tout’ montrer au cinéma, encore faut-il suggérer pour rendre plausible l’amour entre deux personnes, ce qui n’est d’évidence pas le cas. La relation entre le fier chômeur Geronimo et Angie, la belle et sensible salariée de l’agence pour l’emploi, est dans le genre particulièrement peu crédible, tout comme l’est celle entre la prostituée interprétée par Désirée Nosbusch et le banquier Udo Kier dans “Three Shake-a-Leg Steps to Heaven” (1993).

Dans “Three Shake-a-Leg Steps to Heaven” Andy Bausch rend hommage au film noir (gangsters, intrigue policière, femme fatale) et surtout à la comédie musicale. Victime, comme d’habitude, de ses manques de moyens, il a cependant mis en scène un pastiche provincial et sans doute plus gauche qu’il ne l’aurait voulu du genre le plus sophistiqué qu’ait inventé Hollywood. À défaut d’argent, il disposait pourtant pour ce film d’un acteur formidable et pas mauvais danseur en la personne de Richy Muller et d’un autre, légendaire, Eddie Constantine, dont il ne sait visiblement pas très bien quoi faire. Il évite toutefois ici, et ce n’est déjà pas mal, les clichés habituellement rattachés à la prostituée. Si le film ne fonctionne pas et n’a d’ailleurs pas eu de succès dans les salles, c’est essentiellement parce que, sur un scénario déjà passablement loufoque¹³, la mise en scène est assez lourde alors que le musical nécessite de la légèreté avant tout.

Une boulimie de tournages

Les films d’Andy Bausch révèlent souvent d’étonnantes maladresses de la mise en scène qu’on ne peut pas toujours mettre sur le compte du budget. Bien sûr, ses moyens sont réduits mais au moins le cinéaste pourrait-il prendre le temps de fignoler ses scénarios. Or, Andy Bausch n’aime pas attendre. Dès qu’il tient un scénario, il va de l’avant. Sa boulimie des tournages, qui était l’une de ses forces à ses débuts quand foncer était le seul moyen de réaliser des films au Grand-Duché, est aujourd’hui sa faiblesse. Seul ou avec un co-scénariste, il travaille vite et beaucoup¹⁴ sans toujours se donner le temps de la réflexion ou du perfectionnement. Et cela se ressent nécessairement dans ses films. N’est pas Fassbinder qui veut. La mise en scène manque de souplesse, sautant parfois abruptement d’un plan général à un plan rapproché. On sait que Andy Bausch aime dessiner des storyboards avant ses tournages, or on a parfois l’impression qu’il a filmé telles quelles les vignettes de ces sortes de petites bandes dessinées, en oubliant de remplir les espaces entre elles. Dans “Le club des chômeurs”, les acteurs, dont certains ont toujours une fâcheuse tendance à parler comme au théâtre, sont filmés

Cette inclination à reproduire, sans les remettre en question tous les lieux communs, sexistes mais aussi racistes, est certainement ce qui gêne aujourd’hui le plus dans les films d’Andy Bausch.

Les plaisanteries se situent souvent en dessous de la ceinture et le langage regorge d’allusions sexuelles supposées faire surgir des rires gras.

en gros plan dès qu’ils doivent dire leurs dialogues. Leurs personnages étant par ailleurs très anecdotiques, chacun a droit à deux, trois scènes (Luc Feit et surtout Ander Jung, les deux meilleurs, s’en donnent à cœur-joie) sans toutefois pouvoir jouer sur une quelconque continuité et ils ne fonctionnent jamais vraiment ensemble, ce qui rend l’éclatement du groupe à la fin beaucoup moins poignant qu’il ne devrait l’être. Mais surtout, le film manque singulièrement de rythme et de dramatisation. Un épisode comme celui de l’attaque de la banque, tragique en soi puisque Frunnes (Marco Lorenzini), le plus attachant a priori des compères, y meurt dans l’effort désespéré de satisfaire les exigences de sa femme, est évacué en quelques plans et, à l’exception d’une séquence de sa femme en pleurs, n’a plus aucune incidence sur la fin du film.

De façon générale, on a l’impression qu’Andy Bausch, encensé par la presse lorsqu’il était considéré comme un pionnier dans les années 80, ne comprend pas pourquoi, au moins une partie de cette même presse, adopte aujourd’hui vis-à-vis de lui une attitude moins bienveillante. C’est qu’entre-temps, d’autres cinéastes luxembourgeois se sont fait connaître, comme Geneviève Mersch, Pol Cruchten, Bady Minck, Dan Wroth, Donato Rotunno ou plus récemment Beryl Koltz qui, même si la plupart n’ont encore réalisé que des courts métrages, ont déjà fait preuve d’un talent, d’un savoir-faire et d’une ambition artistique autrement plus solides. S’y ajoute peut-être aussi aujourd’hui un manque de discernement de la part de Bausch vis-à-vis de ses propres

films, qui se révèle dans ses réactions très offusquées aux critiques et celles, tout aussi vexées lorsque le Fonds national de soutien à la production audiovisuelle a refusé de soutenir son projet "Superjhemp", coécrit avec le scénariste de la bande dessinée, Lucien Czuga. Si le lien entre le cinéma d’Andy Bausch et la BD très populaire de Roger Leiner paraît assez évident¹⁵, on n’ose imaginer ce qu’aurait donné le héros volant de Leiner ‚en vrai‘ sur le grand écran, d’autant que le scénario était franchement médiocre.

Tout cela est d’autant plus dommage que le réalisateur possède a priori, comme on a essayé de le démontrer dans la première partie, un univers dont "A wopbopaloobop a lopbamboom" laissait entrevoir l’intérêt. Mais la poésie et le parfum de vraie tragédie qui faisaient les qualités de celui-ci manquent aujourd’hui dans les films d’Andy Bausch.

Viviane Thill

¹ A la mi-mars 2002, "Le club des chômeurs" avait attiré près de 30.000 spectateurs dans le pays. Seul "Congé fir e Mord" avait fait mieux (env. 37.000) selon les indications de l’AFO, mais seulement si l’on compte les projections qui avaient eu lieu non seulement dans les salles de cinéma, mais également dans les centres culturels à travers le pays.

² Télécran, 16 février 2002 ("Nachwuchsmangel").

³ Le Quotidien, 22 février 2002 ("Ziné-Flak"), article signé Mère Marie-Amandine des Anges, en l’occurrence pseudonyme de Jean-Pierre Thilges qui a toujours été un ardent défenseur d’Andy Bausch et se présente lui-même comme son critique-maison (lire à ce sujet "Zelluloid-Cowboy. Die Filme von Andy Bausch", éditions Phi, 1993).

⁴ Notamment ceux de Marc Thoma et Pol Tousch comme "Der Tunnel" (1973) ou "Du sollst nicht begehren" (1973).

⁵ En fait, Andy Bausch avait déjà réalisé un film long en 1980. Intitulé "When the Music’s Over", il était encore tourné en format amateur Super 8.

⁶ Les ingénieurs du son Thomas Gauder et Denis Séchoud, les caméras Jean-Louis Sanzogni et Luc Schengen, les producteurs Paul Thilges, Jani Thilges et Claude Waringo, le réalisateur Paul Kieffer.

⁷ L.A. Reader, 25.12.1987 "Ten Outstanding Films for 1987".

⁸ Au moment où se passe le film, c’est la photo du Grand-Duc Jean qui aurait logiquement dû se trouver dans les bureaux.

⁹ C’est d’autant plus étonnant que le réalisateur avait su traiter avec une certaine sensibilité de l’homosexualité dans l’un de ses tout premiers courts métrages ("Stefan").

¹⁰ Auquel Claude Frisoni prête son image dans "Three Shake-a-Leg Steps to Heaven".

¹¹ Le film s’est vu attribuer le prix du meilleur jeune réalisateur au festival de San Sebastian en 1989 et a été nommé en 1990 aux Felix (les Oscars européens) pour le meilleur compositeur (Gast Waltzing) et le meilleur rôle secondaire féminin (Sabine Berg).

¹² Ce dernier dialogue a été coupé au montage mais figure dans le livre du film qui contient le scénario original ("Le Club des chômeurs", Paul Thilges Distribution 2002).

¹³ Coécrit par Frank Feitler et Andy Bausch sur une idée originale du premier.

¹⁴ Depuis 1984, l’année de "One-reel picture show", il a réalisé 20 films et téléfilms dont 6 longs métrages pour le cinéma auxquels s’ajoutent au moins 10 épisodes pour des séries télévisées. Il a par ailleurs coécrit un scénario non réalisé ("Superjhemp") et a déjà deux nouveaux projets en cours.

¹⁵ Roger Leiner adopte par rapport aux super-héros des comics américains la même démarche qu’Andy par rapport au cinéma hollywoodien: il en fait un pastiche provincial à la fois familier et grotesque.

Affiche montrée dans "Le Club des chômeurs" (2001)

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