Des histoires par milliers…

Les films amateurs intéressent de plus en plus chercheurs et cinéastes

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Il y a huit ans, en décembre 1997, le Centre national de l’audiovisuel organisait au Luxembourg l’assemblée générale de l’Association européenne des inédits (AEI) dont le CNA est membre depuis 1996. Cette association regroupe une quarantaine de réalisateurs, producteurs et chercheurs qui s’intéressent de près ou de loin à cette chose curieuse, longtemps dénigrée et méprisée mais de plus en plus considérée comme une véritable boîte à trésors, que sont les films amateurs. Depuis, le CNA a collectionné ces films dits aussi « non-professionnels » qui passionnent aujourd’hui un nombre grandissant de chercheurs, documentalistes et cinéastes.

Viviane Thill

La collection de films amateurs du CNA comprend actuellement plus de 5 600 films dont la quasi-majorité ont été tournés et/ou déposés par des Luxembourgeois. Un pays dans lequel il n’existait pas de production audiovisuelle professionnelle jusqu’en 1955 (création de RTL Télévision), voire le début des années 1980 (mise en place d’une « industrie » cinématographique), voilà donc une manne d’images inespérée et d’ailleurs déjà largement valorisée par le CNA. Des extraits de films amateurs ont été utilisés dans des documentaires historiques de facture classique comme Stol ou Heim ins Reich de Claude Lahr, des images privées tournées par l’acteur René Deltgen sont intégrées dans le portrait (René Deltgen – der sanfte Rebel) que lui a consacré le réalisateur Michael Wenk, mais les dépôts amateurs ont aussi constitué la base même de films tels que Histoire(s) de jeunesse(s) d’Anne Schroeder ou Ech war am Congo de Paul Kieffer et Marc Thiel. L’étonnante collection de films tournés par le Luxembourgeois Tony Rollman au Japon dans les années 30 a donné lieu à un portrait plus personnel (Tony Rollman – une aventure européenne) réalisé par Delphine Kiefer, le film de M. Alphonse Wirion sur le camp de concentration de Hinzert, mis à disposition par sa fille, a déjà intéressé plusieurs producteurs étrangers et la présentation récente lors d’un colloque universitaire à Cincinnati d’extraits de

Ech war am Congo par le réalisateur Paul Kieffer a suscité la curiosité et l’enthousiasme des chercheurs présents. Les images amateurs sont de plus en plus recherchées, à l’égal d’autres images historiques, pour des documentaires sur des sujets divers, des expositions, des commémorations ou encore des projets de recherche menés par des historiens. La numérisation de l’ensemble de ces images (facilitant le visionnage et la mise à disposition) et la mise en ligne progressive sur Internet des informations sur les archives du CNA ont nettement augmenté les demandes émanant à la fois de Luxembourgeois et d’étrangers, pas seulement mais aussi pour les images amateurs. Au point d’ailleurs que dans l’état actuel des choses (et en attendant son nouveau bâtiment avec une nouvelle structure d’accueil et de service), le CNA a parfois du mal à les gérer toutes.

Cette approche de plus en plus positive des films amateurs ne fait que refléter un phénomène international. Aux Etats-Unis, la cinéaste expérimentale Maya Deren s’inspirait du cinéma amateur dès les années 50, bientôt suivie par Jonas Mekas. Aujourd’hui, ce mouvement s’amplifie et des cinéastes et artistes vidéo s’approprient de plus

Viviane Thill est responsable de la collection des films amateurs au Centre national de l’audiovisuel.

en plus souvent les films de leur propre famille pour une réflexion sur la structure familiale, la mémoire ou le temps qui passe. C’est le cas par exemple de Mort à Vignole du Belge Olivier Smolders, comme de J’ai quitté l’Aquitaine du Français Laurent Roth. L’intérêt pour les films amateurs n’est plus aujourd’hui cantonné au cinéma expérimental. L’un des grands succès du film documentaire ces dernières années fut Capturing the Friedmans dans lequel une famille américaine, apparemment modèle, se voit accusée de pédophilie. Le réalisateur Andrew Jarecki a monté dans son documentaire des films privés des Friedman, tournés avant et pendant l’affaire. De façon générale, les films amateurs sont aujourd’hui régulièrement intégrés dans les documentaires et les documentalistes chargés de la recherche des images les prennent tout naturellement en compte, ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques années. Un peu partout dans le monde, les télévisions s’intéressent dorénavant aux images non professionnelles. On y a vu et revu les films de famille d’Eva Braun. On en découvre encore aujourd’hui de Charlie Chaplin ou Sigmund Freud. L’un des documentaires-phares produit l’année dernière par la télévision publique française, Un été 44 de Patrick Rotman sur la Libération de la France, comportait énormément d’images amateurs, inédites et parfois extrêmement spectaculaires. France 5 était allé plus loin il y a deux ans en programmant Les Martin, l’histoire d’une famille fictive imaginée à partir des films amateurs de 60 familles réelles ! Côté archives, la Library of Congress a inclus deux documents amateurs dans son Registre national des films dont la préservation est considérée comme prioritaire : celui d’Abraham Zapruder qui avait filmé l’assassinat de Kennedy et un film amateur tourné dans les camps d’internement dans lesquels les Américains avaient confiné durant la Seconde Guerre mondiale les citoyens d’origine japonaise.

Si les images amateurs ont longtemps été considérées avec méfiance ou une pointe de mépris par le milieu professionnel, c’est qu’on leur dénigrait une quelconque valeur esthétique ou documentaire. Mais ces bobines, d’origine souvent inconnue, qui n’étaient à l’origine pas destinées à être montrées en public et qui contiennent parfois des informations intimes, soulèvent aussi des questions juridiques (droit d’auteur et droit moral), techniques (comment les conserver et les rendre disponibles), méthodiques (comment les déchiffrer), esthétiques (comment les intégrer dans un film professionnel) et morales (comment les utiliser dans le respect de l’auteur) qui sont loin d’être résolues. La plupart des utilisateurs avancent de façon pragmatique et, de plus en plus, s’associent pour tenter d’échanger leurs expériences et s’entraider dans la mesure du possible. Après l’Association européenne des inédits (AEI), née de l’initiative de la RTBF (télévision belge) qui fut l’une

Ech war am Congo © CNA

des premières à élaborer des émissions à partir d’images amateurs$^{1}$, la FIAF (Fédération internationale des archives du film) a pris en compte les films amateurs pour la première fois lors de son congrès à Carthagène en 1997 et l’AMIA (Association of Moving Image Archivists) y a consacré un symposium en 2001. Si ces deux dernières associations se consacrent plus particulièrement à la conservation des films, on étudie aussi dans un nombre grandissant d’universités les caractéristiques sociologiques, esthétiques ou historiques des documents amateurs. Citons à cet égard, parmi beaucoup d’autres, Roger Odin en France, Heather Norris Nicholson en Grande-Bretagne ou encore Patricia Zimmermann aux Etats-Unis. A leur suite, de nombreux sociologues, historiens, sémiologues et spécialistes du cinéma se lancent dans l’étude et l’analyse des films amateurs. Des colloques sont organisés tels que ceux de l’AEI, ou encore ceux du centre d’archives Northeast Historic Film dans le Maine qui détient l’une des plus importantes collections de films amateurs aux Etats-Unis et les prend régulièrement en compte dans ses symposiums depuis 2000. On établit des genres (films de famille, films de clubs, films de fiction, films de vacances, etc.), on essaie de déterminer la fonction du film amateur pour les différentes communautés dans lesquelles il est tourné (famille mais aussi club ou communauté locale), on étudie leur histoire (technique et sociologique), on analyse leur fabrication et leur réception.

L’enthousiasme avec laquelle toutes ces personnes parlent du cinéma amateur peut étonner ceux pour qui la notion reste surtout attachée à l’idée d’interminables films de vacances ou d’essais plus ou moins maladroits de certains amateurs de faire du « vrai cinéma ». Une partie de l’enthousiasme

J’ai quitté l’Aquitaine © CNA

The Royal Wedding Tapes © CNA

que suscitent les films amateurs vient probablement du plaisir (pas toujours avoué) qui est celui qu’on peut éprouver en épiant ses voisins par la fenêtre. Plus que toute autre chose (mise à part le journal intime), la vision d’un film amateur permet en effet un regard dans l’intimité d’étrangers. Même s’il n’y a généralement rien de véritablement intime au sens propre du mot dans les bobines, l’observateur est conscient de regarder vivre des gens qui ne se doutent pas, au moment où ils sont filmés, qu’ils seront un jour observés par des personnes à qui leur film n’était pas destiné ! Cette intimité, léguée en quelque sorte aux archives comme un sous-produit du film, et parfois encore accrue par les confidences faites par les dépositaires (qui ne sont pas toujours en lien direct avec ce que l’on voit sur les films), est aussi un des éléments que doivent prendre en compte les utilisateurs en décidant ce qu’ils vont en révéler et comment. De plus, la plupart des films amateurs conservés dans les archives sont assez vieux. Le regard est donc aussi un regard dans le passé. Celui qui les visionne sait que les gens qu’il découvre sur les films, ces femmes, ces hommes, ces enfants, sont pour la plupart décédés ou du moins ils ont vieilli. Le film les fait revivre dans leur jeunesse et dans leur enfance et plus encore que la photo, le cinéma amateur montre ainsi « la mort à l’œuvre », d’où aussi la propension à la nostalgie que recèlent tous ces documents et de laquelle il faut se méfier.

Outre le plaisir du voyeur, la passion des films amateurs tient aussi au mystère que trimbalent beaucoup d’entre eux. Car si ce que l’on voit sur les images est généralement anodin, le film amateur cache autant qu’il révèle ou plutôt : ce qu’il révèle est souvent caché hors-champs. Qui a tourné le film, pourquoi, quand et où ? Qui sont les gens dans le film et quels étaient leurs liens ? S’aimaient-ils, se détestaient-ils ? Que passe-t-il de non-dit dans tel regard à la caméra (et donc vers celui qui filme) ? Qui sont les gens à l’arrière-plan ? Dans quelles circonstances le film a-t-il été tourné ? Chaque film amateur a une histoire et

même des histoires car plusieurs membres d’une même famille raconteront parfois différentes choses sur le même film. Le film a certes été tourné pour « garder un souvenir » d’un moment précis, mais quel est ce souvenir et comment est-il formaté par le film ?

On peut voir bien des choses dans un film amateur, encore faut-il savoir qu’elles sont là, ou pour reprendre la formule déjà citée dans notre article de 1997 : You don’t see what you don’t know. Dans le même article était évoqué un film (découvert dans une poubelle après la vente aux enchères d’une maison !), faisant partie de la collection du CNA, sur la Libération dans un village luxembourgeois non identifié. Lors des recherches pour son documentaire Histoire(s) de recherche(s), la réalisatrice Anne Schroeder a publié dans un hebdomadaire luxembourgeois une image de l’église du village extraite du film en question et demandé aux Luxembourgeois s’ils la reconnaissaient. C’est ainsi qu’on a pu mettre un nom sur la localité et Anne Schroeder est allée voir, le film sous le bras, le conseil communal de cette dernière. Il s’est alors avéré que ce document, qui ne dure que quelques minutes, contient en filigrane toute une partie de l’histoire enfouie de ce village puisqu’on y reconnaît aussi bien des collaborateurs que des résistants, la femme de tel paysan, qui avait à l’époque une relation avec un soldat américain, et de plus l’on apprit que le cinéaste (qui fut lui aussi identifié) était lui-même considéré comme un collaborateur. Ce film constitue donc un document historique extraordinaire sur le village et pourtant, après en avoir débattu, le conseil communal a finalement décidé de ne pas montrer le film en public pour ne pas faire resurgir des ressentiments que l’on avait cru ou fait semblant de croire enterrés depuis longtemps ! Mais le film existe et constitue un formidable document pour qui voudra bien un jour s’y pencher de façon plus sérieuse.

Aujourd’hui, l’arrivée des technologies numériques est en train de bouleverser la donne du cinéma amateur. D’une part, le nombre d’images ama-

Contrôle du marché © CNA

teurs augmente considérablement, plus encore qu’avec l’avènement de la vidéo, mais leur qualité est aussi telle que de plus en plus de télévisions s’en servent, notamment pour documenter des événements (tsunami, attentats, crash d’avions, etc.) qui n’ont pas été filmés par des équipes professionnelles. La mise sur le marché de logiciels de montage relativement peu chers permet par ailleurs de réaliser des films en-dehors de toute structure de production professionnelle, gommant ainsi un peu plus la frontière entre film amateur et film professionnel. Toute cette évolution soulève de nouvelles questions qu’on commence à peine à aborder.

Fort de toutes ces expériences, recherches et contacts internationaux, le Centre national de l’audiovisuel continue son travail sur le film amateur. Le 6 novembre, il présentera, en collaboration avec et à la Cinémathèque municipale de Luxembourg, la Journée du film amateur (voir encadré p. 40). Pour l’ouverture de son nouveau bâtiment au début de l’année 2007, le CNA prépare par ailleurs une grande exposition de photos conçue par le cinéaste belge Yves Dorme à partir de photogrammes extraits de films amateurs. Yves Dorme a réalisé un travail artistique, se laissant guider dans ses choix par ses coups de cœur et l’émotion véhiculée par les images plutôt que par la réflexion intellectuelle. A l’arrivée, l’exposition (qui sera accompagnée d’un livre auquel a bien voulu participer le grand photographe et cinéaste Raymond Depardon, emballé par le projet) soulèvera pourtant elle aussi toute une série de questions sur la nostalgie, la réalité, la famille, le bonheur et le temps qui passe. En même temps aura lieu un colloque universitaire international, encadré de projections publiques, qui rassemblera au Luxembourg les principaux chercheurs sur le thème du cinéma amateur pour une mise au point et un échange d’idées sur le sujet… dans l’espoir qu’il se trouvera aussi au Luxembourg des chercheurs pour s’intéresser de plus près à cette masse formidable d’informations et d’histoires que sont les films amateurs !

Présentation par le CNA de la 1re Journée du film amateur à la Cinémathèque municipale de la Ville de Luxembourg le 6 novembre

Lors de cette journée, trois archives européens (le CNA, le Small-Immunum de Hilversum [NL] et le South East Film and Video Archive de Brighton [GB] participant à cette initiative) présenteront leurs projets et productions en matière de films amateurs. Ces présentations seront illustrées par de nombreux extraits de films et suivies de discussions avec le public. Le but de cette journée est de montrer au public la richesse des films amateurs et les multiples formes de valorisation et d’analyse. L’accent sera mis sur les discussions avec les intervenants et la présentation d’images de toutes origines. Les discussions auront lieu en français et en anglais avec traductions.

Trois documentaires réalisés à partir de films amateurs seront projetés au cours de la Journée :

J’ai quitté l’Aquitaine de Laurent Roth, 52 min, en présence du réalisateur (version française)

Le narrateur du film, interné dans un asile, tente de trouver la guérison en convoquant l’ensemble des membres de sa famille pour un test collectif : il s’agit, à l’aide d’une boîte de jeu de construction et de bobines de films de famille, d’essayer de restituer le plus exactement possible le bonheur tel qu’il était dans la maison de famille du Cap-Ferret, disparue il y a maintenant vingt-cinq ans. Mais rien ne va se passer comme prévu et tout se termine en chanson…

Dans ce film à la fois tendre et drôle, Laurent Roth parle de ce qu’il a de plus intime (le paradis perdu de son enfance) tout en se moquant de notre tendance à tout psychologiser. Il soulève en passant de nombreuses questions sur la famille, l’enfance, la mémoire, le temps qui passe et… les films de famille.

The Royal Wedding Tapes (Nader tot Máxima) d’Albert Elings et d’Eugénie Jansen, 60 min, en présence des réalisateurs (version originale avec sous-titres français)

Le 2 février 2002, le prince héritier des Pays Bas, Willem-Alexander, épouse à Amsterdam l’Argentine Máxima Zorreguiéta. L’événement attire des milliers de curieux dont beaucoup sont armés de leur caméra amateur. Le réalisateur Albert Elings récupère plus de 120 des films tournés ce jour-là par des non-professionnels et, avec la complicité d’Eugénie Jansen, en fait un montage qui relate de façon unique une expérience collective. « The Royal Wedding Tapes » est un film qui n’aurait jamais pu être réalisé par une seule personne ni même toute une équipe de cinéastes. Un drôle de film de mariage…

Le rêve de Gabriel d’Anne Lévy-Morelle, 84 min (version originale avec sous-titres français)

C’est l’histoire d’un homme qui, en 1948, à l’âge de cinquante ans, vend tous ses biens et entraîne sa famille de neuf enfants, ainsi que trois autres familles nombreuses et fortunées, en Patagonie chilienne. Gabriel de Halleux et sa tribu découvrent 10 000 hectares « entre les nuages et la mer », à vrai dire 4 500 hectares de marais. « Le reste, c’étaient des rochers, des forêts… »

« Le film mélange habilement les interviews des protagonistes qui ont survécu à l’aventure (en Belgique et en Patagonie) et les home movies en noir et blanc et en couleur tournés sur le vif, dans un perpétuel va-et-vient fictionnel. Anne Lévy-Morelle a dédié son film "à ceux qui réinventent leur vie". Les de Halleux ont eu cette audace, ce courage et leur aventure a suscité à son tour une aventure cinématographique fascinante et cruelle comme un conte, le compte d’une histoire vécue. »

Jean-Michel Vlaeminckx (www.cinergie.be)

Informations : www.cna.lu

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