Les relations complexes d’Hollywood avec Washington

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Coup sur coup, plusieurs films américains sont sortis sur les écrans qui traitent de sujets éminemment politiques et on ne peut plus actuels comme le racisme (Crash), le trafic d’armes (Lord of War), la chasse aux sorcières (Good Night, and Good Luck), le terrorisme (Munich), la guerre (Jarhead) ou l’industrie pétrolière (Syriana). On peut y ajouter The Three Burials of Melquiades Estrada qui évoque le sujet très sensible de la frontière avec le Mexique et de l’immigration illégale. A leur façon, et de manière plus ou moins ouverte, ces productions critiquent la politique américaine du moment.

Dans la presse, on a pu lire maints articles sur ce nouvel esprit qui souffle à Hollywood contre l’administration Bush à laquelle l’industrie cinématographique américaine avait pourtant promis son soutien après le 11 septembre 2001$^{1}$. Mais l’enlisement des troupes américaines et la révélation de cas de torture dans la très controversée guerre en Irak, une politique sociale désastreuse et des catastrophes environnementales aux Etats-Unis ont provoqué une crise de confiance qui s’était amorcée dès 2003 avec l’entrée en guerre et, plus encore, quand il s’est alors avéré que l’administration Bush avait sans doute invoqué à tort la présence d’armes de destruction massive en Irak pour justifier l’attaque contre Saddam. Or les films qui sortent ces jours-ci ont été mis en chantier en 2003 et 2004 et produits pendant que l’opposition contre Bush se durcissait. Entre-temps, il est vrai que M. Bush a gagné les élections présidentielles de 2004, mais dans ces élections, la Californie s’est prononcée fermement pour le démocrate Kerry.

En Europe, nous avons tendance – non sans quelques raisons ! – à voir l’industrie américaine du cinéma comme plutôt conservatrice, tournée vers la défense des valeurs morales telles que la famille et la patrie, et à la solde de Washington. Aux Etats-Unis, la réputation de la Mecque du cinéma est tout autre. Il suffit de consulter Internet

net pour s’apercevoir qu’Hollywood est la bête noire de la droite conservatrice. Plusieurs sites publient même de véritables listes de dénonciation des acteurs et réalisateurs supposés appartenir au camp démocrate ou libéral et appellent au boycott de leurs films$^{2}$. De façon générale, l’industrie cinématographique est considérée comme se trouvant plus ou moins fermement dans les mains des démocrates depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

George Clooney dans Syriana © Warner Bros. Pictures Inc.

Viviane Thill

Jarhead © Universal Pictures

En vérité et comme toujours, les choses sont un peu plus compliquées. Hollywood n’est pas constitué par un groupe de gens réagissant tous de la même façon. S’il est vrai que les réalisateurs, acteurs et autres créatifs ont tendance à pencher du côté libéral, surtout en ce qui concerne les valeurs morales, les patrons des studios sont avant tout…, des patrons et préoccupés en premier lieu par la nécessité de réaliser des bénéfices dans un secteur particulièrement imprévisible. Pour cela, il ne leur suffit pas de miser sur la qualité de leurs films, mais ils doivent aussi négocier avec les représentants syndicaux, s’imposer dans le monde des médias dans lequel le cinéma n’est plus qu’un maillon d’une chaîne beaucoup plus vaste, essayer d’éviter l’augmentation des taxes de toutes sortes, batailler contre les lois antitrust, lutter contre le piratage et tenter de faire réduire les quotas que certains pays ont érigés pour se protéger contre l’invasion par les films américains. Dès 1922 a été fondée à cet effet la Motion Picture Association of America (MPAA), dont la mission est de défendre auprès du gouvernement à Washington les intérêts de l’industrie cinématographique et notamment ceux des grands studios, aujourd’hui au nombre de sept : Walt Disney (Buena Vista), Sony Pictures, MGM, Paramount Pictures, Twentieth Century Fox, Universal et Warner Bros. L’association a toujours été dirigée par des hommes venus de la politique. De 1966 à 2004, ce fut Jack Valenti, ancien conseiller spécial du président Lyndon Johnson. A la tête de la MPAA, il est devenu l’un des puissants lobbyistes de l’industrie américaine. D’avoir travaillé pour les démocrates ne l’a pas empêché de se positionner en défenseur agressif du libre-échange et il a notamment beaucoup combattu l’exception culturelle chère à la France. A son départ en 2004 (à l’âge de 82 ans !), Valenti a été remplacé par Dan Glickman, auparavant ministre de l’Agriculture sous Bill Clinton, qui semble vouloir suivre la même voie.

Le cinéma au sens large fait ainsi partie des principaux biens d’exportation américains, tout en jouant un rôle culturel qui va parfois jusqu’à prendre des apparences de propagande.

Pour Jack Valenti et la plupart de ses collègues, un bon film est un film qui rapporte de l’argent. Etant donné l’importance des coûts, les patrons des studios ne vont pas prendre le risque de réaliser des films qui pourraient ne pas plaire au public. En l’absence d’une censure étatique, les moyens de pression exercés aux Etats-Unis sur le contenu des films sont d’ailleurs essentiellement d’ordre économique : menaces de boycott par des groupes de pression de toute obéissance, pression médiatique, soutien accordé ou non par les institutions (notamment l’armée³) aux films.

Malgré une baisse de 8,7 % d’entrées, les seuls revenus des salles ont engendré en 2005 près de 9 milliards de dollars aux Etats-Unis et à peu près l’équivalent de cette somme est réalisée sur les marchés étrangers. Pour l’économie américaine, le cinéma constitue donc un secteur primordial. A cela s’ajoute le marché encore plus juteux de la télévision et des DVD. Le cinéma au sens large fait ainsi partie des principaux biens d’exportation américains, tout en jouant un rôle culturel qui va parfois jusqu’à prendre des apparences de propagande. Il a largement contribué à la popularisation de l’« american way of life » dans une grande partie du monde. Les enjeux sont donc importants et Hollywood est pris très au sérieux à Washington.

Les années 1930

Ronald Brownstein est l’un des rares à avoir consacré une étude sérieuse aux choix politiques des professionnels du cinéma aux Etats-Unis. Dans son livre The Power and the Glitter⁴, il passe en revue l’évolution politique d’Hollywood, depuis les premiers nababs qui, souvent immigrés d’Europe de l’Est et Juifs pour la plupart, aspiraient avant tout à s’intégrer dans la bonne société américaine à une époque où certains clubs privés refusaient encore d’accueillir des Israélites !

Par nature, ils étaient conservateurs et veillaient avant tout à faire fructifier leurs investissements. Par peur de ne pas paraître assez américains, ils glorifiaient la patrie, la famille et les valeurs fondamentales de l’Amérique.

Au début des années 1930, le pouvoir exorbitant de ces nababs qui tiennent alors sous contrat aussi bien les techniciens que les scénaristes, les réalisateurs et les acteurs, provoque la création de syndicats défendant les différents corps de métiers. Ce syndicalisme va de pair à Hollywood avec un accroissement de l’activité politique qui connaît un regain supplémentaire suite à la montée du fascisme en Europe. C’est aussi à cette époque qu’arrivent sur la côte ouest un grand nombre de scénaristes et d’acteurs venus de New York pour travailler dans le cinéma désormais sonore. Ceux-ci sont beaucoup plus politisés que les stars d’Hollywood et la plupart du temps, ils sont de gauche. A l’extrémité de ce courant, les communistes, bien que peu nombreux, sont les mieux organisés. L’influence du parti communiste à Hollywood a été souvent débattue. Il est un fait que de nombreux films de l’époque véhiculent une critique plus ou moins voilée des problèmes de l’Amérique ou expriment de façon plus générale une atmosphère oppressante et pessimiste. On pense notamment aux films de gangsters tels que The Public Enemy ou Scarface qui finiront par déboucher sur le film noir dans les années 1940.

Mais la Seconde Guerre mondiale amène aussi Hollywood et Washington à collaborer très étroitement. En interdisant les films américains en Allemagne et dans les pays occupés, Hitler a soustrait aux studios hollywoodiens une partie de leur marché. La plupart des patrons de studio étant par ailleurs juifs, ils prennent spontanément parti contre les nazis. Les studios produisent donc des films de propagande, s’appliquent à soutenir le moral des troupes et des familles restées aux Etats-Unis… et récupèrent à la Libération le juteux marché européen !

Dans les années 1950, la chasse aux communistes atteint de plein fouet la capitale du cinéma, brisant la vie et la carrière de centaines de professionnels du cinéma et ouvrant une blessure qui ne s’est jamais complètement refermée$^{5}$. Mais à Hollywood, le maccarthysme a finalement l’effet contraire de celui espéré par les anticommunistes : il transforme les communistes, et plus généralement les gens de gauche, en victimes et héros, et les conservateurs en inquisiteurs. Jusqu’à aujourd’hui, les républicains gardent une position difficile à Hollywood.

L’après-guerre

En 1952, une nouvelle donne vient complètement changer les relations entre Hollywood et Washington. La campagne d’Eisenhower est cette année-là

Jarhead © Universal Pictures

la première à utiliser la télévision. D’admirateurs respectueux, faire-valoir dans les tournées électorales et généreux donateurs que la plupart d’entre eux étaient jusque-là, les acteurs et cinéastes se transforment en conseillers des hommes et femmes politiques. L’acteur Robert Montgomery aide ainsi Eisenhower à préparer ses interventions télévisées. En 1960, lors du duel télévisé entre Nixon et Kennedy, le réalisateur Arthur Penn conseille à Kennedy d’imposer les gros plans, ce qui désavantage le peu attrayant Nixon.

Les années 1960 constituent le début d’une période de grande activité politique à Hollywood. Beaucoup de stars sympathisent avec les combats pour les droits civils des minorités, contre la guerre au Vietnam ou contre les armes nucléaires. Parallèlement, les campagnes électorales coûtent de plus en plus cher. Entre 1960 et 1972, le coût d’une campagne présidentielle fait plus que tripler. Les candidats doivent trouver d’énormes sommes d’argent et dépendent d’hommes et de femmes capables de les collecter pour eux. Des hommes comme Lew Wasserman de l’agence MCA (qui possède alors Universal) ou Arthur Krim à la tête d’United Pictures, réunissent des sommes faramineuses pour les candidats de leur choix et deviennent très puissants. Tous deux sont des démocrates modérés mais, prudents, veillent à ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier ! Démocrate ou républicain, quel que soit l’homme à la Maison-Blanche, on dit alors que MCA peut

Dans les années 1970, certaines stars, non contentes de soutenir leur candidat préféré ou de jouer les héros dans des films fortement politisés, se lancent dans l’activité politique, non parfois sans une certaine naïveté.

le joindre au téléphone à tout moment ! Beaucoup de grands studios suivront jusqu’à aujourd’hui ces judicieuses précautions.

Depuis 1972, les candidats aux élections présidentielles sont choisis directement par les électeurs. Or pour un candidat inconnu qui veut attirer l’attention, rien ne vaut la compagnie d’une star. Celles-ci sont donc de plus en plus sollicitées par les deux camps. En 1974, une réforme de la loi électorale augmente encore le pouvoir de Wasserman et consorts. En diminuant la somme que peut offrir un seul donateur, la loi donne plus de pouvoir à ceux qui sont capables de pousser beaucoup de citoyens à donner des sommes moyennes. Or si les gens très riches sont finalement assez rares à Hollywood, les gens aisés sont légion. Et l’argent d’Hollywood a un avantage décisif : contrairement aux dons du secteur financier ou de l’industrie pétrolière, ses sources ne sont pas suspectes ! La capitale du cinéma devient dès lors une étape essentielle pour quiconque cherche à se faire élire au poste de président.

Dans les années 1960 et 1970, Hollywood, alors aux mains de jeunes producteurs et cinéastes, épouse ouvertement dans ses films l’esprit contestataire de l’époque. Or il existe des parallèles évidentes entre les années 1960/70 et l’époque actuelle : l’engagement de l’Amérique dans une guerre que beaucoup croient menée pour de mauvaises raisons (l’anticommunisme au Vietnam et le pétrole en Iraq) et qu’elle ne semble plus pouvoir gagner, une période de violence accrue (les assassinats politiques dans les années 1960 et le terrorisme aujourd’hui) qui engendre à son tour une paranoïa généralisée, l’accroissement des tensions sociales (surtout raciales dans les sixties,

économiques sous Bush) et enfin les mensonges du président (Watergate pour Nixon et les armes de destruction massive pour Bush Jr.). Et si une partie du public reste fidèle aux films de divertissement et d’action ou se réfugie dans les bons sentiments (voir l’extraordinaire résurgence ces dernières années de la comédie sentimentale, avec happy-end obligatoire), une autre (grandissante) semble prête à voir débattre les sujets d’actualité sur les écrans de cinéma. Le critique allemand Georg Seesslen$^{6}$ constate que certains des films actuels reprennent même la forme de ceux des années 1960 et 1970, à savoir une structure plus fragmentaire (Syriana) et l’abandon de la construction vers un climax (Jarhead, Good Night, and Good Luck). Dans Munich, dans lequel Steven Spielberg s’attaque$^{7}$ de façon assez directe à la politique antiterroriste et politique pro-israélienne$^{8}$ des Etats-Unis, il reconstitue dans la mise en scène le ton et l’esthétique des thrillers politiques des années 1970.

Dans les années 1970, certaines stars, non contentes de soutenir leur candidat préféré ou de jouer les héros dans des films fortement politisés, se lancent dans l’activité politique, non parfois sans une certaine naïveté. Jane Fonda est la plus célèbre et aussi la plus extrémiste. Contre la guerre au Vietnam, elle commence par chanter avec Donald Sutherland devant les GI’s dans ce qu’elle appelle le FTA Show (au choix : Free the Army ou Fuck the Army) et n’hésite pas en 1972 à faire le voyage jusqu’à Hanoi pour soutenir les Vietcong contre l’intervention américaine, ce qui lui vaut de très nombreuses critiques. En décembre 2002, le déplacement de Sean Penn à Bagdad en signe de protestation contre la guerre en Irak sera comparé par beaucoup aux Etats-Unis au fameux faux-pas de « Hanoi Jane ». Plus prudent et modeste, Robert Redford s’intéresse très tôt aux problèmes environnementaux. L’acteur et réalisateur Warren Beatty impose, quant à lui, une présence discrète mais déterminante auprès des candidats (démocrates) qu’il choisit de soutenir.

Il ne faudrait pas oublier toutefois que les seventies ne produisent pas que des œuvres contestataires. C’est aussi l’époque de films particulièrement réactionnaires comme Death Wish avec Charles Bronson ou hautement ambigus comme la série des Dirty Harry qui annoncent à leur façon le retour de bâton de la décennie suivante, celle des années Reagan.

Le retour de bâton

Bien que venant lui-même tout droit d’Hollywood, c’est dans la capitale du cinéma que Ronald Reagan sera considéré avec le plus d’hostilité tout au long de ses deux présidences. La majorité de ses anciens collègues ne voient en lui qu’un acteur moyennement doué qui utilise son savoir-faire de

Lord of War © Lions Gate Films Inc.

comédien pour en mettre plein la vue aux Américains. Son association avec les fondamentalistes religieux horripile de plus Hollywood, qui passe depuis toujours aux yeux de ces derniers comme une sorte de Sodome et Gomorrhe réunis. A l’exception de son vieux copain Charlton Heston, la plupart des professionnels du cinéma réagissent aussi avec véhémence contre la politique de l’administration Reagan en Amérique centrale et contre le réarmement nucléaire. Lors de sa campagne de réélection en 1984, Hollywood se mobilise contre lui, sans résultat.

Reagan annonce le retour de la grande Amérique après les traumatismes successifs de l’assassinat de Kennedy, de la défaite au Vietnam et du scandale du Watergate. Après les années d’incertitude et de honte, la population américaine applaudit dans sa majorité ce président qui prône le retour à la morale et leur permet à nouveau d’être fiers de l’Amérique. Pour vendre ses films, Hollywood suit le mouvement. La plupart des réalisateurs et acteurs ont beau considérer cette politique avec hostilité, les années Reagan n’en seront pas moins au cinéma ceux du retour au patriotisme (Top Gun, la série des Rambo), de l’accent mis sur la famille et plus généralement d’un retour aux valeurs traditionnelles comme on ne l’avait pas vu dans ces proportions depuis les années 1950. Les années 1980 sont surtout pour Hollywood celles d’un cinéma de plus en plus tourné vers le public adolescent, avec des films à grand spectacle, de plus en plus infantilisants et résolument non politiques. Mais là encore, il y a des exceptions, comme on le verra un peu plus bas. Vers la fin du règne de Reagan, l’euphorie semble retomber. Georg Seesslen$^{9}$ dénote à nouveau des films dominés par le pessimisme et un sentiment de paranoïa. Parmi ces productions non directement politiques mais très noires, on peut citer Silence of the Lambs, le premier Batman ou Terminator 2.

A gauche, toutes !

Un candidat aux élections quelles qu’elles soient, mais surtout présidentielles, est de plus en plus construit de toutes pièces comme une star. Il se doit de personnaliser des valeurs aisément reconnaissables par les électeurs et pour cela a plus que jamais besoin de s’entourer de symboles et références populaires. Reagan était passé maître à ce petit jeu-là, au point de parfois paraître confondre la fiction et la réalité. Bush père aimait pour les mêmes raisons se montrer avec Chuck Norris ou Arnold Schwarzenegger, aujourd’hui gouverneur de Californie et qui ne semble guère susciter dans la communauté hollywoodienne plus de sympathies que son prédécesseur Reagan. A l’exception notoire de Bruce Willis, du toujours plus religieux Mel Gibson ou encore de Clint Eastwood qui se dit républicain, mais apparaît comme plutôt modéré, la plupart des vedettes du cinéma

penchent toutefois aujourd’hui pour le côté libéral, pour des tas de raisons : le souvenir des ravages du macarhysme dans l’industrie du cinéma, l’exemple de parents et modèles qui ont vécu les années 1970 contestataires, l’habitude d’une plus grande tolérance vis-à-vis de toutes sortes de styles de vie ou un sentiment diffus de culpabilité dû au fait d’être devenus très riches très rapidement. L’alliance malsaine scellée depuis Reagan par les républicains avec la droite religieuse la plus intégriste, pour laquelle Hollywood personnifie le diable, y est aussi pour beaucoup.

A côté de libéraux bien connus comme Robert Altman, Barbra Streisand, Donald Sutherland, Oliver Stone ou Richard Dreyfuss, une nouvelle génération occupe aujourd’hui à Hollywood le devant de la scène politique. Tim Robbins et sa compagne Susan Sarandon figurent parmi les piliers des causes libérales, rejoints plus récemment par Sean Penn (dont le père, l’acteur et réalisateur Leo Penn, fut une victime du macarhysme), Ben Affleck et George Clooney qui semble vouloir reprendre le flambeau de Warren Beatty. Se déclarant résolument « a good old liberal », Clooney a fondé avec le réalisateur Steven Soderbergh une société de production qui vise depuis un certain temps déjà à évoquer des thèmes politiques au cinéma. Soderbergh a ainsi tourné Erin Brockovich (sur la pollution par l’industrie), Traffic (sur le thème de la drogue) et la série K Street (sur le lobbyisme) et prépare un film sur Che Guevara. Comme Spike Lee, dont l’excellent Inside Man, qui parle en filigrane de racisme et de New York après le 11-Septembre, va sortir sous peu, Soderbergh et Clooney traitent de sujets graves à l’intérieur de films de genre destinés à un large public.

The Three Burials of Melquiades Estrada © 2005 Dawn Jones

La politique très controversée du président actuel et l’atmosphère générale aux Etats-Unis forcent à sortir de leur réserve des gens qui auparavant ne se prononçaient pas politiquement.

La politique très controversée du président actuel et l’atmosphère générale aux Etats-Unis forcent à sortir de leur réserve des gens qui auparavant ne se prononçaient pas politiquement. Ils apportent leur soutien – il suffit de voir les noms des stars qui se pressent au générique des productions mentionnées au début de cet article – et une audience plus grande aux films politiques qui ont de fait aussi été produits auparavant, mais en moins grand nombre. Michael Moore n’est pas né avec Bush, mais fait des films depuis 1989. Oliver Stone et Spike Lee se sont lancés dans le cinéma dans la deuxième moitié des années 1980. Moins connu mais tout aussi engagé, le réalisateur John Sayles a débuté à la même époque. Robert Altman n’a jamais cessé de travailler depuis les années 1970, même si son rythme s’est ralenti durant la décennie suivante. Soderbergh s’est véritablement lancé dans le film à connotation politique vers 2000. A la télévision, qu’on croyait plus conformiste encore que le cinéma, le mouvement a pris de l’ampleur durant les années 1990, et plus particulièrement au tout début de l’ère Bush quand sont apparus des séries très libérales. E.R. (1994) (avec… George Clooney), produit par une société de Spielberg, dénonce ainsi un système économique qui rejette dans la misère des malades qui affluent à l’hôpital sans couverture sociale, et plaide à l’occasion pour l’avortement et l’euthanasie. West Wing (1999) a comme héros un président démocrate idéalisé. The Sopranos (1999), qui raconte l’histoire d’une famille d’apparence respectable et bourgeoise dont le père

présente la particularité d’être un chef de la mafia et, à l’occasion, un assassin de sang-froid, peut se lire comme une méchante allégorie de l’Amérique qui prêche le bien et fait le mal. Six Feet Under (2001) va plus loin en mettant en scène un couple d’homosexuels, dont l’un de surcroît est noir, qui ne cessent d’exiger de pouvoir se marier et adopter des enfants.

Dans l’opposition aujourd’hui de plus en plus marquée entre une Amérique de droite, conservatrice et intégriste, et celle qui prône comme valeur suprême la tolérance et continue de croire aux valeurs sociales, Hollywood se positionne donc plus ouvertement que jamais du côté de la deuxième. Et ce d’autant plus que le succès phénoménal de Fahrenheit 9/11$^{10}$ a démontré qu’il y avait là de l’argent à faire ! De plus, si Hollywood a longtemps dû prendre en considération l’opinion de l’Américain moyen, il n’en va plus tout à fait de même depuis que la moitié des recettes viennent des marchés extérieurs. Or une grande partie du monde regarde aujourd’hui l’Amérique de Bush avec suspicion sinon animosité. Des films et des séries qui critiquent l’administration en place sont donc sûrs de trouver un public à l’étranger. La politisation galopante du cinéma semble d’ailleurs avoir des effets contagieux, car en France (L’ivresse du pouvoir) comme en Italie (Viva Zapatero), des films politiques apparaissent qui critiquent la globalisation ou certains méfaits nationaux comme la corruption ou la censure.

Tous ces cinéastes, producteurs et acteurs réconciliant opinion politique et bénéfices nets en produisant des films et séries à thèmes politiques, ouvertement engagés. Comme dans les années 1970, cela est en train de donner naissance à un cinéma de qualité, un cinéma complexe, visant un public d’adultes, qui, loin de faire toujours l’unanimité, invite au débat, provoque des réactions et rend le spectateur un peu plus actif. Comme disait l’autre : pourvu que ça dure…

$^{1}$ Voir « The Revival of a Beautiful Friendship », forum n° 212

$^{2}$ P.ex.: http://celiberal.com/thelists.php
http://www.boycotliberalism.com/boycotarchive.htm
http://www.freerepublic.com/focus/news/838024/posts
http://www.hollywoodrepublicans.com/recommendations.htm
(20.03.2006)

$^{3}$ « Quand Hollywood s’en va-t-en guerre », forum n° 235

$^{4}$ Ronald Brownstein, The Power and the Glitter – The Hollywood-Washington Connection, Vintage Books, New York 1992.

$^{5}$ « A Salute to Edward Murrow », forum n° 253

$^{6}$ « Wo, bitte, geht’s zur Front ? », epd-film, février 2006

$^{7}$ Après avoir critiqué « l’action préemptive » dans Minority Report et ravivé une première fois sous forme allégorique le traumatisme des attentats terroristes dans War of the Worlds, qui forment avec Munich une trilogie foncièrement pessimiste quant à l’avenir de l’humanité.

$^{8}$ Au détour d’une phrase, il ose notamment toucher au tabou de l’éviction par la force des Palestiniens en 1948.

$^{9}$ « Wo, bitte, geht’s zur Front ? », dans epd-film, février 2006

$^{10}$ Le film, qui a coûté 6 millions de dollars, en a rapporté plus de 220 dans le monde entier !

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