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Le réalisme et la réalité
Le festival 2008 a été en général honnête, sans plus. Pas de découverte, pas de réel coup de cœur et même les meilleurs films restent tous en deçà de ce que leurs auteurs respectifs ont pu faire dans le passé. Ainsi, Changeling de Clint Eastwood est-il un excellent film, mais qui, notamment par un certain schématisme dans la présentation des bons et des méchants, est loin de l’accomplissement d’œuvres comme Unforgiven, Mystic River ou Letters from Iwo Jima. La même chose vaut pour Atom Egoyan, dont l’intéressant Adoration ne suscite pas le même trouble que The Sweet Hereafter, pour les frères Dardenne qui abandonnent le radicalisme de Rosetta ou Le fils pour une mise en scène plus traditionnelle et, du coup, moins intéressante, dans Le silence de Lorna, ou encore pour Arnaud Desplechin, dont Le conte de Noël, pour séduisant qu’il soit, ne provoque pas le même choc que Rois et reine.
Viviane Thill
Symboliquement, et de façon un peu inquiétante, le festival avait démarré avec un film dont tous les protagonistes (à l’exception d’un seul personnage) sont aveugles suite à une épidémie. Présenté en ouverture, Blindness du Brésilien Fernando Meirelles nous avertit d’emblée par une voix off attribuée à un vieux sage (Danny Glover) que « l’humanité n’est pas devenue aveugle, elle l’a toujours été ». Aveugle à quoi ? A la misère du monde au sujet de laquelle Blindness ne nous dit rien, mais qui a été le sujet des deux films précédents de Meirelles (City of God sur un bidonville brésilien et The Constant Gardener à propos de médicaments testés à leur insu et sous couvert d’aide humanitaire sur des Africains) ou aveugle à la barbarie inhérente à l’être humain et prête à ressurgir dès que les règles de société sont mises en berne, comme c’est le cas dans ce film-ci ?
Visuellement très maîtrisé, Blindness se veut trop évidemment une allégorie philosophique, mais reste à la surface des choses et finalement très prévisible. Ce n’est qu’à la fin que sont posées les vraies questions : comment la seule femme (Julianne Moore) qui voit dans ce monde d’aveugles et qui, de femme au foyer, s’est transformée
en guide, leader et sauveur d’un petit groupe de rescapés, va-t-elle vivre le retour à la normale quand tout le monde recouvrera la vue, comme le laisse entendre la fin du film ? Comment les êtres humains pourront-ils vivre par la suite avec la conscience de la barbarie dans laquelle ils sont retombés si facilement durant leur cécité ?
Retour au réalisme
La question de « voir » ou de « regarder en face la réalité » a caractérisé bon nombre de films à Cannes, qui amorcent un retour au réalisme et au néo-réalisme dans l’apparent espoir que la réalité du monde imprégnera d’elle-même la pellicule, comme par magie. On prend donc des acteurs non professionnels ou pas connus, on tourne dans des lieux réels avec une caméra portée à l’épaule et une pellicule à gros grain qui fait « documentaire » et on réduit au strict minimum la construction du récit. C’est là notamment le parti pris de Linha de passe des Brésiliens Walter Salles et Daniela Thomas, du film philippin Serbis et de Gomorra de l’Italien Matteo Garrone. Linha de passe se concentre sur quatre frères issus d’un milieu défavorisé à São Paulo. Chacun tente d’échapper à la misère
et à la criminalité à sa façon, par la religion, le foot, les petits boulots ou la recherche du père. Le film les suit quelques mois durant, jusqu’à un moment décisif dans la vie de chacun. Les réalisateurs ont l’élégance de ne pas forcer sur les bons sentiments et de n’imposer aucune conclusion, mais il manque à ce film trop lisse et convenu le petit quelque chose en plus, dans le fond ou dans la forme, qui pourrait nous attacher à lui ou à ses protagonistes. Au moins, le Philippin Brillante Mendoza donne-t-il à Serbis une énergie brute qui contrebalance en partie un récit minimaliste. Serbis est l’histoire d’une famille élargie (mère, enfants, beau-fils, future belle-fille, petit-fils) propriétaire d’un cinéma porno, où de jeunes hommes offrent leurs « services » (« serbis » dans la langue du pays) aux clients. On ne saura jamais pourquoi ces hommes homosexuels vont voir, pour s’exciter, des films montrant des ébats hétérosexuels, mais le spectacle a lieu aussi bien sur l’écran que devant et derrière, dans un cinéma presque en ruines qui devient lui-même l’un des personnages principaux du film. Au furoncle purulent de l’un des protagonistes fait ainsi écho le surgissement des eaux sales dans les toilettes de la salle ! On sent là la volonté de ne rien cacher de la parfois peu ragoûtante condition humaine, mais le film souffre aussi de cette volonté de réalisme à outrance qui tient le spectateur à distance des personnages et du récit.
Bien qu’il soit plus structuré, c’est aussi le reproche que l’on peut faire à Gomorra de l’Italien Matteo Garrone (Grand Prix du jury), qui trace un portrait sans concession – mais aussi sans véritable originalité – de la Camorra napolitaine. Tourné dans la banlieue où la Camorra écoule sa drogue, le film s’arrête sur une demi-douzaine de personnages : un homme « d’affaires » sans scrupules, dont la mission est le traitement (ou plutôt le non-traitement) des déchets toxiques, un autre qui effectue pour la Camorra le paiement des retraites (car la Camorra veille sur ses retraités !), un tailleur qui fait travailler des ouvriers au noir pour la haute couture, deux adolescents jouant aux rebelles dans un milieu où le non-respect de la hiérarchie peut s’avérer fatal et un gamin qui rêve de devenir un caïd devra pour cela payer le prix fort. S’inspirant d’un livre-événement de Roberto Saviano, le film entend dénoncer le règne économique et les conséquences désastreuses du pouvoir de la mafia en Italie, sans participer à la fascination malsaine plus ou moins assumée à laquelle succombe généralement le cinéma. Garrone tourne son film à la façon d’un reportage de guerre, mais ne peut échapper au revers de la médaille : comme dans les news, on voit les morts tomber sans être vraiment touché. Car ce que la fiction apporte en plus, non par rapport au documentaire, mais bien par rapport au reportage, c’est une identification plus ou moins poussée avec les protagonistes et, de ce fait, qu’on le veuille ou non, une implication plus
Gomorra
grande du spectateur. Ainsi, il est nettement plus troublant de voir dans Godfather Michael Corleone ordonner l’assassinat de son propre frère ou Tony Soprano étrangler à mains nues un indicateur de la police, parce que sont des personnages qui nous ont d’abord été présentés comme « pareils à nous », avec une vie de famille et des préoccupations que l’on peut comparer aux nôtres. D’un autre côté, le film de Garrone ne peut pas décrire avec la précision du livre le fonctionnement de la mafia, égrener ses chiffres d’affaires ou relater dans le détail les ramifications de ses activités. Si Gomorra est donc certes un film intéressant et même sans doute un film utile, il lui manque à lui aussi ce petit élément en plus qui permettrait au réalisateur de dépasser le reportage reconstitué (avec un savoir-faire certain) pour arriver à une vraie réflexion cinématographique.
Si Le silence de Lorna n’a pas la même force que d’autres films des frères Dardenne, c’est au contraire parce que le récit paraît trop scénarisé (et il a reçu… le prix du scénario !). Les personnages des Dardenne ont toujours été opaques, parfois insaisissables, mais l’intensité qu’ils dégageaient et les questions que soulevaient leur parcours déséquilibreraient durablement non seulement le récit, mais surtout le spectateur. Dans Le silence de Lorna, les Dardenne reviennent pour la première fois depuis La promesse à une forme plus classique. Tourné avec une caméra beaucoup moins mouvementée, qui ne filme pas que la nuque des protagonistes, et un découpage plus traditionnel, Le silence de Lorna raconte comme leurs autres films un conflit moral et une rédemption qui sont ici ceux d’une jeune Albanese devenue Belge après un mariage blanc avec un camé. Pour payer sa dette, Lorna devra à son tour épouser un Russe et, pour cela, se débarrasser le plus vite possible de son mari sans que cela ne paraisse suspect. Et quoi de moins suspect que la mort d’un junkie par overdose ? Touchée
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[…] Entre les murs réussit le petit miracle d’être à la fois un film divertissant, tendre et drôle et une œuvre qui soulève des questions fondamentales sur la société dans laquelle nous vivons.
par les efforts que fait son mari pour décrocher, Lorna va toutefois changer d’avis et essayer de le sauver de l’overdose préméditée qui doit lui être administrée. Mais quand le mari est malgré tout tué (dans l’une des ellipses les plus saisissantes de ce festival), Lorna va essayer de le ressusciter symboliquement et se mettre ainsi en danger.
Le film dénonce, de façon directe mais volontairement non spectaculaire, les dérives de l’immigration clandestine et comment des gens ordinaires comme Lorna se révèlent capables du pire pour commencer une nouvelle vie en Europe. Comme à leur habitude, les Dardenne ne jugent pas et ne condamnent pas leur personnage, mais montrent comment, dans une situation apparemment inextricable, le sens moral finit par reprendre le dessus. Seulement, cette fois-ci, le film continue là où il aurait normalement dû s’arrêter et bascule dans un psychologisme inattendu chez eux, ce qui enlève au film une partie de sa force brute.
Un double – voire triple – conflit moral est aussi le sujet du film Les trois singes (Prix de la mise en scène) du Turc Nuri Bilge Ceylan, qui était déjà venu à Cannes avec le formidable Uzak et le nombriliste Climats. Cette fois-ci, il raconte un drame familial en se servant des codes du film noir : une femme, deux hommes, un adultère, un meurtre, des personnages pris au piège de leurs actes et une conception très sombre de l’humanité. Un homme riche tue quelqu’un dans un accident de voiture et demande à son chauffeur d’aller en prison à sa place. Pendant que le chauffeur purge la peine, sa femme se laisse séduire par le patron. Le fils du couple les surprend et se met à haïr sa mère sans oser dire la vérité au père. Quand le patron est assassiné, qui ira en prison ? Ici, ce n’est pas, comme chez les Dardenne, la société qui pousse les protagonistes au pire, et de rédemption il ne saurait être question. Plutôt de trahison, de jalousie, d’arrogance, de lâcheté et de la toute-puissance de l’argent. Bref, ce qu’il y a de pire dans l’homme, mis en scène avec la sécheresse d’une tragédie antique.
Un conte de Noël
En rire pour ne pas en pleurer
Cannes n’est en général pas un endroit où l’on se marre. On a quand même eu droit à quelques exceptions. Woody Allen a ainsi offert (hors compétition) aux festivaliers Vicky Cristina Barcelona, un film tout aussi plein de lucidité que de légèreté sur les affres de l’amour, qui voit Scarlett Johansson, Penelope Cruz et Javier Bardem s’essayer à un improbable et fougueux ménage à trois, le temps d’un été à Barcelone. Mis à part Woody Allen, le seul à croire encore que mieux vaut en rire que d’en pleurer a été Arnaud Desplechin, qui parle pourtant de sujets graves dans Un conte de Noël, histoire familiale compliquée où l’on s’aime et l’on se déteste, on crie, on pleure, on se bat même parfois, tout cela sans pathos de la part du réalisateur, qui filme cet univers avec une vigueur qui emporte tout sur son passage et passe d’un coup de rire aux larmes, sans crier gare. Catherine Deneuve y est Junon, une femme d’un âge certain qui découvre qu’elle a un cancer, qu’elle peut en guérir grâce à une greffe de mœlle épinière, mais que la greffe, si son corps la rejette, va la brûler littéralement de l’intérieur, la faisant « mourir comme Jeanne d’Arc ». L’histoire se double d’un fils mort de la même maladie, d’un autre conçu pour fournir la mœlle épinière au premier, mais qui faillit à son rôle, d’une fille dépressive et d’un petit-fils névrosé, sans parler de Henri (Mathieu Amalric, formidable) qui fout la merde et est banni par sa sœur, comme au Moyen Age ! Le rapport au corps – corps physique et corps familial – est ce qui intéresse Desplechin ici et il en fait un film choral joyeusement foutraque et tragique à la fois.
Un humour d’un autre genre est aussi à l’œuvre dans Entre les murs de Laurent Cantet, qui démontre au passage que l’on peut jouer la carte du réalisme sans tomber dans les pièges cités plus haut. S’inspirant d’un livre de l’enseignant et écrivain François Bégaudeau, Cantet a coécrit avec celui-ci le scénario que Bégaudeau interprète lui-même aux côtés d’élèves de 13 à 15 ans, tous choisis dans le collège Françoise Dolto dans le XXe arrondissement de Paris où se déroule l’histoire. Les élèves ont participé un an durant à des ateliers d’improvisation et ont ainsi pu contribuer à forger les personnages qu’ils jouent. Le film suit une classe face à un prof qui essaie de leur enseigner les règles de bonne conduite et de la démocratie en même temps que la grammaire française. Très souvent, les leçons se transforment en joutes oratoires entre le prof et les élèves, car s’ils ne maîtrisent pas vraiment l’imparfait du subjonctif, ces derniers n’ont pas leur langue dans leur poche et ne ratent pas une occasion pour prendre le prof en défaut. Celui-ci joue le jeu, ce qui n’empêche pas toujours les situations de déraper, les nerfs des uns et des autres étant plus d’une fois mis à rude épreuve… et le prof n’étant pas non plus sans défauts. Grâce à une mise en scène sans esbroufe
et toujours alerte, un montage intelligent et surtout le jeu formidablement naturel des uns et des autres, Entre les murs réussit le petit miracle d’être à la fois un film divertissant, tendre et drôle et une œuvre qui soulève des questions fondamentales sur la société dans laquelle nous vivons. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait séduit le jury présidé par Sean Penn, qui avait justement annoncé, au début du festival, chercher pour la Palme d’or un film qui parle de la société d’aujourd’hui.
La réalité stylisée
Que l’on puisse parler aussi de la réalité sans nécessairement le faire dans un style connoté comme « réaliste », c’est ce que prouvent avec efficacité Valse avec Bashir de l’Israélein Ari Folman, et Il divo de l’Italien Paolo Sorrentino.
Plus qu’un « documentaire animé » sur le massacre des camps de réfugiés de Sabra et Chatila à Beyrouth en 1982, Valse avec Bashir est une réflexion sur les détours et les pièges de la mémoire, à l’exemple du traumatisme subi par un soldat israélien présent sur les lieux au moment du massacre. Le protagoniste ne se souvient absolument de rien, jusqu’au jour où il part à la recherche de ses anciens compagnons qui lui racontent ce qu’ils ont vécu à l’époque. Ils disent qu’il était avec eux, mais lui n’en garde aucun souvenir. Puis des images lui reviennent, images dont il ne sait si elles sont vraies ou la transposition de ce qu’on lui raconte. L’une d’elles s’impose : il sort de l’eau avec plusieurs autres soldats, tandis que des feux illuminent le ciel de Beyrouth. L’animation convient bien à ces images irréelles dont la véracité est toujours mise en doute, mais elle fonctionne aussi dans les témoignages qui sont réels, bien qu’attribués aux personnages dessinés. Profondément original, visuellement maîtrisé, le film ne donne guère d’indication sur le contexte historique et les événements qui ont pu conduire au massacre mais il constitue une tentative cou-
Valse avec Bashir
courageuse et originale de parler d’un traumatisme de guerre.
Dans Il divo (Prix du jury), Paolo Sorrentino trace le portrait de Giulio Andreotti. Sept fois président du Conseil des ministres, 21 fois ministre, sénateur à vie, soupçonné de liens avec la mafia et du meurtre commandité d’un journaliste, proche d’Aldo Moro, mais qu’il aurait décidé de sacrifier en refusant de négocier avec les Brigades rouges, Andreotti est toujours resté une personnalité opaque et énigmatique. C’est sans doute parce qu’il ne pouvait pas le saisir par le biais du réalisme que Paolo Sorrentino a choisi de styliser à l’extrême son portrait, en proposant à la fois une caricature et une représentation sidérante du président, qui fait plus d’une fois froid dans le dos. En jouant sur les références, les allusions, les personnages plus ou moins reconnaissables, le film reste toutefois aussi assez hermétique pour un public qui ne connaît pas bien la politique italienne. Il n’empêche que l’on a rarement vu une représentation aussi sombre et machiavélique d’un homme de pouvoir encore en vie !
Alt erem eng Kéier geet de Staat mam schlechte Beispill vir. Op der Rumm ass di parastaatlech Verwaltung Servior amgaang d’Altersheim net einfach ze modernisieren, mä komplett emzebauen. Dass dat noutwenneg wor, stellt de Koschter net a Fro. Mä firwat all di Kasären, déi de Vauban an de Joren 1680 gebaut huet, komplett ausgehelegt musse gin, ass net ze verstoen. Ass dat kompatibel mam Status vum Patrimoine mondial? Am Géigesaz zur Cité judiciaire läit d’Rumm am UNESCO-geschützte Secteur. Op d’mannst ee Gebei hätt dach missen integral erhale ginn an enger Stad, déi sech emmer neess mat hirer Vaubansfestung brett. Op d’mannst een Trapenhaus hätt dach misse stoe bleiwen, fir d’Vaubansmauerren net zu pure Kulisse verkommen ze loossen. Wéi eng Commission des sites et monuments, wéi e Kulturminister konnt zu deem Crime un onser Vergaangenheet seng Erlaabnis ginn? Säit et en Direkter vum Service des sites et monuments gouf, deen de Bauere Subsidé ge-schenkt huet, wa se hir Fassad mat der richteger Faarw ugestrach hunn, hält och fir all Kulturpolitiker zu Lëtzebuerg den Denkmolschutz direkt hannert der Fassad op. A si maachen alles fir nëmme keng kompetent Fachleit op Plazen ze setzen, déi géife fir aner Standardé suergen. Weider esou, no Dresden dierft och Lëtzebuerg säin UNESCO-Titel geschwe lass sinn!
m.p.
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