La grande menace

Réchauffement climatique : le cinéma tire la sonnette d’alarme

Dieser Inhalt wurde anhand eines gescannten Dokuments mithilfe von optischer Zeichenerkennung (OCR) und künstlicher Intelligenz (KI) digitalisiert. Er kann Fehler oder Ungenauigkeiten enthalten.

Viviane Thill

La grande menace

Réchauffement climatique : le cinéma tire la sonnette d’alarme

Sortis coup sur coup sur nos écrans, The Age of Stupid et Le syndrome du Titanic martèlent le même message : si elle ne réagit pas immédiatement, l’humanité court droit à sa perte ! Après Home au printemps 2009 et An Inconvenient Truth en 2006, ces films font le point sur l’état (désastreux) de la planète et tirent la sonnette d’alarme.

Le documentaire « écologiste » est devenu un genre à part entière. Parmi ses inspirations les plus évidentes, il y a le documentaire animalier qui dresse l’inventaire des merveilles de la nature. Mais son grand ancêtre est le film Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio qui dénonçait dès 1982 « la vie en déséquilibre » (c’est le sens du mot « Koyaanisqatsi » dans la langue des Indiens Hopi) que nous menons dans le monde occidental. Ce fut aussi l’un des premiers films largement diffusés qui fit prendre conscience aux spectateurs de l’exploitation des ressources naturelles et de notre aliénation grandissante vis-à-vis de la nature. Koyaanisqatsi avait à l’époque ébranlé beaucoup de monde, mais le danger de voir l’humanité anéantie par sa propre faute ne semblait alors pas encore imminent (si ce n’est par une attaque nucléaire – on se trouvait encore en pleine guerre froide). Monté sur la musique de Philip Glass, le film de Reggio montrait essentiellement des images d’autoroutes, des villes de béton, des fusées en partance, des foules en mouvement incessant, des hommes et des femmes se frôlant sans se regarder dans leur course folle vers le progrès.

Aussi bien Home que Le syndrome du Titanic sont les descendants directs de cette vision esthétisée de l’horreur. Home a été réalisé par le photographe Yann-Arthus Bertrand, financé avec le soutien officiel du groupe d’entreprises PPR et diffusé si-

simultanément – et en partie gratuitement – par Luc Besson dans plus de 50 pays le 5 juin 2009, Journée mondiale de l’environnement, et cela à la fois au cinéma, à la télévision, par dvd et sur Internet. Le succès du film l’a même fait soupçonner d’avoir boosté le score de la liste Europe Ecologie lors des élections européennes deux jours plus tard. Le syndrome du Titanic de l’animateur de télévision Nicolas Hulot, aidé à la réalisation par le documentariste Jean-Albert Lièvre, a connu une diffusion plus traditionnelle et, par sa vision nettement plus pessimiste, est moins susceptible d’atteindre un très large public.

Les deux films commencent par insister sur le « miracle de la vie ». Le symbole de ce miracle – le surgissement de la vie dans l’immensité de l’univers – est l’image déjà commentée par Al Gore dans An Inconvenient Truth, adaptation pour le cinéma des conférences données par « l’ex-futur président des Etats-Unis » afin d’attirer l’attention des citoyens et des responsables politiques sur les dangers du réchauffement climatique. C’est la photo de notre planète bleue suspendue dans le vide sidéral, prise pour la première fois en 1968 par Apollo 8, qui a fait comprendre à l’humanité la fragilité de son existence et provoqué la prise de conscience éco-

logique, explique Al Gore. Yann-Arthus Bertrand l’a mise sur son affiche, dominée par le bleu de l’espace, avec un bout de la Terre dans le coin inférieur à droite. Une affiche très consensuelle et qui n’a en soi rien de menaçant. Celle du Syndrome du Titanic reprend le même motif, mais de façon beaucoup plus subtile et oppressante : retournée à la verticale, la partie arrondie de la Terre devient l’iris bleu d’un œil grand ouvert sur le noir de l’espace. L’image rappelle aussi 2004, A Space Odyssey, la réflexion philosophique de Stanley Kubrick sur le devenir de l’humanité. Celle de An Inconvenient Truth comme celle du film The Age of Stupid de Franny Armstrong sont en revanche plus brutalement axées sur la

pollution : la première transforme la fumée d’une cheminée en cyclone (image qui était dans toutes les mémoires peu après le cyclone Katrina) tandis que la deuxième fait sortir de la fumée brune du cerveau ouvert de Pete Postlethwaite. The Age of Stupid a été financé par la vente d’actions à des particuliers, mais a profité comme Home d’un lancement mondial (retransmission par satellite) à l’occasion du sommet des Nations unies sur les changements climatiques. La réalisatrice Franny Armstrong choisit la stratégie inverse des trois autres films. Au lieu d’exposer d’où nous sommes partis, elle commence par montrer comment nous pourrions finir et imaginer la fin du monde en 2055. Se retournant sur

le début du 21$^{e}$ siècle, le dernier homme encore vivant (Pete Postlethwaite) se demande comment l’humanité en est arrivée là. « L’Âge de la stupidité » (le nôtre) est celui où l’humanité avait encore la possibilité de virer de bord et le film de Franny Armstrong est ainsi un puissant appel à réagir alors qu’il est minuit moins cinq. Avec ses images apocalyptiques (mais encore virtuelles) de Sidney en feu et de New York sous l’eau, son film apparaît toutefois à peine plus alarmiste que celui de Nicolas Hulot qui filme quant à lui des images réelles et constate, effaré, la misère non seulement écologique, mais aussi économique et sociale de notre civilisation. Pour Yann-Arthus Bertrand, il est en revanche « trop tard pour être pessimiste » : il préfère terminer son film par l’énumération de projets qui vont dans le bon sens, en souhaitant qu’ils puissent montrer la voie. Al Gore s’efforce lui aussi de croire que son message va atteindre à temps les citoyens et provoquer une prise de conscience : son générique de fin est parsemé de conseils à transposer au quotidien.

De l’écologique ou politique

Contrairement au prédécesseur Godfrey Reggio qui se passait dans Koyaanisqatsi de tout commentaire, Yann-Arthus Bertrand et Nicolas Hulot ne font pas confiance aux seules images ou refusent de s’effacer derrière elles. Leurs deux films sont portés par une voix off à la première personne, dite par leur auteur, qui s’adresse directement au spectateur pour expliquer, questionner et orienter. Mais tandis que Bertrand nous parle du ciel en nous apostrophant sur un ton assez sermonneur (« Toi, homo sapiens » !), Hulot nous murmure à l’oreille ses doutes et ses angoisses. Le parti pris du film à la première personne est aussi endossé par Al Gore qui, plus encore que dans ses conférences, raconte son parcours personnel et les étapes décisives de sa vie (l’accident de son fils) qui l’ont amené à reconsidérer ses priorités. Il mise par ailleurs sur une argumentation essentiellement rationnelle et scientifique, avec moult graphiques et statistiques à l’appui, tandis que les autres optent plutôt pour l’émotion (Bertrand) ou les images-chocs (Hulot et Armstrong). La réalisatrice Franny Armstrong préfère quant à elle laisser sa place à l’écran et dans le commentaire à un personnage fictif, le dernier homme sur terre interprété par l’acteur Pete Postlewaite. Elle fait ainsi le choix d’entremêler scènes documentaires

(images d’archives des catastrophes climatiques du début du 21e siècle, interviews et suivi de quelques personnages représentatifs) et scènes de (science-) fiction, ce qui lui a valu le reproche de mélanger la vérité scientifique à des supputations non vérifiables et d’ainsi semer la confusion dans l’esprit du spectateur.

Nicolas Hulot est le seul qui ne limite pas sa description de l’état du monde à la crise écologique. « Tout est lié », dit-il, les ouvriers-esclaves en Chine, les excès de la société de consommation occidentale, l’exploitation sans limites des ressources naturelles, la fonte des glaciers, la pauvreté en Inde et celle à Los Angeles, le mur qui sépare les êtres humains à la frontière mexicaine et celui qui sépare les territoires occupés d’Israël. Mais il en reste au constat alors que la suite logique de son discours devrait l’amener à montrer comment tout cela est lié, qui en profite et comment le système se perpétue. Connu – et souvent moqué – pour son refus de prendre position ou un engagement politique, Hulot est ici pris dans ses propres contradictions. Il montre les victimes, mais ne dénonce pas les coupables et a tendance à tout mélanger sans jamais mettre ses images dans le contexte social et politique qui aiderait à mieux les comprendre. Comme Bertrand (qui accable « l’homo sapiens »), Hulot peut donner l’impression que la misère économique et la crise écologique sont dues à « l’humanité », au progrès – concept abstrait –, à « nous », comme si « nous » en étions arrivés là par une sorte de fatalité du destin.

Nettement plus directe et tout en s’attaquant particulièrement à l’industrie pétrolière autour de laquelle tournent plusieurs des histoires racontées dans son film (un géologue travaillant pour Shell et frappé de plein fouet par les conséquences du cyclone Katrina ; une jeune Nigériane obligée de pêcher dans des eaux polluées par Shell pour se payer ses études ou un entrepreneur indien qui veut mettre les vols aériens à la portée des pauvres), Franny Armstrong pointe aussi du doigt les citoyens lambda qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez et sont fiers d’empêcher la construction de quelques éoliennes (sous prétexte qu’elles leur gâcheraient la vue !). Curieusement, alors qu’elle est la seule à avoir recours à la fiction, elle nous remet ainsi face à des gens « réels », que ce soient dans les reportages de ce début du 21e siècle ou dans ses portraits. Elle nous sort de l’abstraction de « l’humanité » et

de « l’homo sapiens » et ce que son film perd en raffinement esthétique ou en argumentation scientifique, il le gagne en réalisme et en pouvoir d’identification du spectateur avec les personnages vus à l’écran.

Al Gore est finalement le seul qui souligne à plusieurs reprises la dimension politique du problème écologique et martèle qu’il faut certes des gestes citoyens, mais aussi une pression, des actes et du courage politiques. Il fustige toutefois surtout l’administration Bush, alors en-

core en place, et, en s’en tenant aux seuls problèmes écologiques, évite lui aussi de mettre en cause le système économique, financier ou industriel. Du moins ne cesse-t-il d’appeler ses spectateurs à intervenir dans la vie politique en leur demandant de s’informer, de se mobiliser et de faire pression sur les gouvernements locaux et nationaux. Il redonne ainsi explicitement au citoyen un pouvoir qui dépasse « les petits gestes personnels » (qu’il soutient aussi) et appelle – assez discrètement mais sans équivoque – à la mobilisation politique. ♦

« Jenseits des Lustprinzips »

Un jeune et brillant psychiatre, au tout début de sa carrière, s’est plaint un jour auprès de moi : « Cela fait des mois que je reçois toutes les semaines un alcoolique auquel je répète qu’il ne doit plus boire, eh bien, il continue néanmoins à se soûler la gueule. Comment est-ce possible, alors qu’il sait parfaitement qu’il va perdre son travail, sa femme et peut-être même sa vie ? »

La même question m’a été posée par la rédaction de votre journal préféré : « Comment est-ce possible que nous continuions à détruire notre planète alors que nous savons pertinemment que le trou de l’ozone s’agrandit de jour en jour, que le climat se réchauffe inévitablement et que l’humanité court donc à sa perte ? » Comment expliquez-vous, aimerais-je ajouter, que vous et moi (ou à défaut, votre ami, votre voisin, vos enfants) continuent à acheter et à fumer des cigares et des cigarettes, joliment rangés dans une boîte qui porte la mention « Fumer tue » ?

Tous ces comportements suicidaires sont bien la preuve que les théories du vieux Freud, qu’on a voulu maintes fois enterrer, restent plus que jamais d’actualité. Il y a, en effet, un au-delà du principe du plaisir, un « Jenseits des Lustprinzips » (essai freudien paru en 1920) qui nous apprend que le but conscient de notre désir (vivre bien et longtemps) est souvent contrarié par un souhait inconscient, souvent plus fort que le premier. Ce souhait inconscient est inspiré par un sentiment de culpabilité inoculé par deux millénaires de tradition judéo-chrétienne. Le désir névrotique, inconscient et inavouable, inhérent à tout être humain, de tuer le père pour pouvoir aimer la mère, est insupportable et demande châtiment. CÉdipe, bien que boiteux et aveugle, est toujours d’actualité, de même que tout le tragique des anciens Grecs qui, d’Eschyle à Sophocle, en passant par Euripide, met en scène l’humanité qui court inexorablement à sa propre perte. L’oracle de Delphes, tout comme nos scientifiques et climatologues actuels, montre le chemin, mais est toujours mal interprété. Les anciens Grecs comme les modernes Luxembourgeois, en pensant tout faire pour éviter la catastrophe annoncée par l’oracle, ne font en fait que la précipiter.

L’être humain est un produit, que dis-je, un sujet culturel qui s’est éloigné, pour le meilleur et pour le pire, de la nature. La nature est régie par la théorie de Darwin qui veut que le plus fort survive pour perpétuer et améliorer l’espèce. La grandeur et le génie de la tradition occidentale ont inventé les droits de l’homme qui protègent, par des lois et des traditions, le faible du puissant, le malade du bien portant. L’individu, désormais, compte plus que l’espèce.

La pulsion de mort, redécouverte par Freud, protégeait initialement la survie de l’espèce contre la vie de l’individu. La pulsion de mort névrotique de l’individu occidental en est un reliquat au service du sentiment de culpabilité décrit plus haut. Mais elle va aujourd’hui au-delà de son but. Je ne me détruis plus seulement moi-même, mais je creuse aussi la tombe de mon espèce et de mon espace. C’est peut-être là le sens des nombreux 4X4 garés devant les magasins Naturata ! ♦

Dr. Paul Rauchs, psychiatre

Als partizipative Debattenzeitschrift und Diskussionsplattform, treten wir für den freien Zugang zu unseren Veröffentlichungen ein, sind jedoch als Verein ohne Gewinnzweck (ASBL) auf Unterstützung angewiesen.

Sie können uns auf direktem Wege eine kleine Spende über folgenden Code zukommen lassen, für größere Unterstützung, schauen Sie doch gerne in der passenden Rubrik vorbei. Wir freuen uns über Ihre Spende!

Spenden QR Code