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AVANT-PREMIERE
Gala de bienfaisance au profit de
l’association
"Aide à l’enfance de l’Inde"
au ciné UTOPIA
le 19 ou le 20 janvier
चल
बम्बई
चल
Krishna a dix ans. Il travaille dans un cirque itinérant mais lorsque celui-ci plie bagages pour continuer son chemin, le directeur ne songe pas à emmener le petit garçon. Dans la prochaine ville, il trouvera une nouvelle main-d’oeuvre bon marché, alors pourquoi s’encombrer d’un gamin?
Le début du film est clair. En Inde, les enfants ne sont pas considérés comme des êtres à part comme chez nous; ils sont intégrés très jeunes dans le système économique et dès lors, c’est marche ou crève. Krishna par exemple n’est pas orphelin comme on pourrait le croire. Il a été chassé par sa mère parce qu’il lui a fait perdre 500 roupies et il ne pourra rentrer chez lui que lorsqu’il les aura récupérés. Cette histoire paraîtra horrible à un Européen. Le mérite de Mira Neir est de l’avoir traitée sans la dramatiser. Son film n’ac-
"Salaam Bombay" de Mira Neir
cuse pas, il constate: il y a à Bombay des mômes de sept, huit ans qui travaillent pour vivre, de tout jeunes adolescents qui meurent d’overdose, des fillettes qu’on prostitue, des délinquants de dix ans enfermés dans des maisons de redressement. Mais il y a aussi les amis, les moments d’émotion, les fêtes, les couleurs et la volonté de survivre coûte que coûte.
Krishna part donc pour Bombay. Il devient alors Chaipau, "celui qui porte le thé". Avec son panier rempli de verres pleins de thé chaud, il parcourt les rues de Khamathipura, le quartier chaud de Bombay, et livre son breuvage à tout un monde haut en couleurs composé de prostituées, de maquereaux, de dealers. Il tombe amoureux de Solasaal, une toute jeune Népalaise dont la virginité sera vendue par le souteneur Baba. Les revenus de ce dernier sont assurés principalement par sa compagne Rekha qui va livrer son corps à domicile, laissant devant la porte sa fillette Manju, curieusement l’enfant la plus protégée du film. Enfin, Chaipau fera la connaissance de Chillum, un vétéran puisqu’il a 25 ans.
C’est en voyant des enfants se serrer autour de sa voiture pour mendier ou proposer leurs services que Mira Neir a eu l’idée de ce film. Elle a été particulièrement frappée par un adolescent amputé des jambes qui effectuait des cabrioles sur une planche à roulettes au milieu de la rue – et la circulation, c’est quelque chose à Bombay. "Il saisit l’arrière d’un scooter, se laissa trainer à pleine vitesse jusqu’à ce qu’il atteigne le bord de la route où, propulsé par sa propre vitesse, il exécuta une flamboyante pirouette, saluant des mains les applaudissements assourdissants d’un public imaginaire."(1)
Mira Neir décide alors de consacrer un film à ces gosses qui sont partout dans Bombay. Alors que l’Inde est le plus gros producteur de films du monde, parfaitement équipé en studios, elle choisit de filmer dans la rue, avec des acteurs en grande partie non professionnels, fidèle d’une certaine façon à son expérience antérieure dans le documentaire.(2) Elle ouvre un atelier de théâtre où elle rassemble plus d’une centaine d’enfants abandonnés. Dans son esprit, seuls les enfants des rues pouvaient jouer leur propre rôle. Impossible, lui dit-on: ils sont rebelles, indisciplinés, délinquants, drogués… Allez voir le film: ils sont extraordinaires. Shafiq Syed, l’interprète de Chai-
pau, est un chiffonnier de 11 ans, étonnant de naturel. La réalisatrice a pourtant rencontré quelques difficultés au début pour les faire jouer dans ce registre, très inhabituel dans le cinéma indien. Or, ce cinéma, les gamins le connaissent bien puisqu’ils passent leur temps dans les salles obscures (les places ne sont pas chères), voyant deux à trois films par jour (et attention, un film indien qui se respecte dure au moins trois heures.): des mélodrames flamboyants, entrecoupés de chansons larmoyantes, dans lesquels les acteurs accaparent le regard du spectateur à grands renforts de gestes spectaculaires et d’effets de voix. Il fallait donc apprendre aux enfants à jouer "naturellement". Mira Neir a commencé par enregistrer leur travail sur vidéo, puis elle a tout discuté avec eux pour trouver les expressions et le jeu les plus justes. Les quelques acteurs professionnels n’étaient d’ailleurs pas moins déboussolés que leurs jeunes collègues. Ils ont dû abandonner leur manière de jouer habituelle pour travailler dans un style tout à fait nouveau pour eux. Aneeta Kanwar qui interprète la prostituée Rekha est devenue une star en Inde en jouant une femme de 70 ans régnant sur une famille hindoue à l’époque de la partition de l’Inde. Les dialogues posaient un autre problème, la plupart des enfants ne sachant pas lire. "Impossible, ce mot, je l’ai entendu bien souvent cet été-là à Bombay", dit Mira Neir.(3)
Elle a eu raison de s’acharner. Son film est un petit miracle: on a rarement vu un problème aussi grave traité aussi justement: sans sentimentalisme, sans mièvrerie, sans légèreté excessive non plus. La jeune cinéaste trouve toujours le ton juste, même dans les situations les plus délicates. Elle ne fait pas de concessions mais n’est jamais inutilement agressive – ce qui ne l’empêche pas de balancer quelques vérités bien senties sur les Européens qui viennent à
Bombay jouer les bons Samaritains. Ses enfants nous ravissent sans être pour autant ravalés au rang de petites choses "adorables"(4). Au passage, elle aura révolutionné le cinéma indien pour lequel ce genre de film est une chose tout à fait nouvelle puisqu’il produit essentiellement, comme nous l’avons mentionné, des mélodrames populaires ou bien, et c’est plutôt ce que nous connaissons en Europe, des oeuvres complexes et intellectuelles réalisées par Satjajit Ray ou Mrinal Sen.
Présenté au festival de Cannes en même temps que "A world apart" dont il partage certaines des qualités (celle, notamment, de faire passer un message sans dogmatisme), "Salaam Bombay" a largement mérité la Caméra d’Or qui récompense chaque année la meilleure première oeuvre. Aujourd’hui, la réalisatrice travaille à un nouveau projet: ce sera l’histoire d’une famille indienne qui ouvre un motel aux Etats-Unis et dont la fille tombe amoureuse d’un Noir. La cinéaste n’a cependant pas abandonné pour autant "ses" enfants qu’elle voit régulièrement et dont certains ont trouvé, après l’expérience positive du film, un emploi stable.
Viviane Thill
(1)extrait du dossier de presse
(2)Mira Neir a réalisé quatre documentaires traitant des sujets tels que l’émigration indienne aux Etats-Unis (la réalisatrice a fait ses études en Amérique), les femmes indiennes contraintes d’avorter si leur embryon s’avère être une fille, les strip-teaseuse indiennes ou les musulmanes de Dhelhi.
(3)extrait du dossier de presse
(4)Le seul reproche qui lui a été fait dans les journaux est pourtant celui-là: elle a choisi comme interprètes les enfants les plus beaux (notamment Shafiq Syed et Hansa Vitahl, qui tient le rôle de la petite Manju). Mira Neir se défend en expliquant que c’est là une position typiquement européenne. Selon elle, Shafiq Syed n’est pas beau aux yeux des Indiens: il a la peau trop foncée.
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