And the pursuit of Happiness… – Plur1bus de Vince Gilligan

Après l’énorme succès de Breaking Bad (2008-2013) et Better Call Saul (2015-2022), le showrunner Vince Gilligan a reçu carte blanche pour une nouvelle série intitulée cette fois Plur1bus[1]. Apple TV n’a pas lésiné sur les moyens, chaque épisode ayant apparemment coûté une quinzaine de millions de dollars ! Mais le jeu en vaut la chandelle. Plur1bus se révèle une création aussi originale que ludique et invite à réfléchir sur la destinée humaine en général et états-unienne en particulier.

© Apple TV

Dans Le Bonheur, film muet réalisé en 1934 par le cinéaste soviétique Alexandre Medvedkine, un pauvre paysan part à la recherche du bonheur. Après avoir survécu à bon nombre de mésaventures, il revient chez lui les mains vides. Entretemps, la révolution bolchévique a eu lieu et il se retrouve dans un kolkhoze où tout le monde cultive désormais la terre dans la joie et la bonne humeur. Tous sont heureux, sauf notre paysan, qui voit s’envoler son rêve de petit propriétaire et sombre dans une profonde dépression. Il n’acceptera l’idée du bonheur collectif qu’à la fin du film, et seulement après qu’un incident providentiel a fait de lui le héros du kolkhoze, l’élevant en quelque sorte au-dessus de la mêlée.

Est-ce à ce curieux film de propagande soviétique, qui semble douter de l’utopie qu’il est pourtant censé prôner, qu’a pensé le réalisateur américain Vince Gilligan en imaginant l’héroïne de sa nouvelle série Plur1bus ? Comme le paysan de Medvedkine, Carol Sturka (Rhea Seahorn) est prisonnière d’un monde dans lequel règne un bonheur d’autant plus unanime qu’à l’exception d’elle-même et d’une douzaine d’autres personnes, l’ensemble des humains ne forment plus qu’une seule entité abstraite les reliant tous et toutes dans une harmonie radieuse. Eux-mêmes ne savent pas très bien comment cela fonctionne, mais le fait est qu’ils pensent la même chose, disposent des mêmes connaissances et œuvrent à l’unisson aux différentes tâches nécessaires à leur survie. Un peu comme des abeilles (ils sont collectivement surnommés « la ruche ») ou des fourmis. Et on pense alors à un autre film, le méconnu Phase IV de Saul Bass qui imaginait en 1974 une apocalypse myrmicéenne (par les fourmis). Le psychédélique épisode final suggérait la naissance d’une nouvelle société dans laquelle les fourmis et les humains échangeraient leurs rôles.

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Dans Plur1bus, ce ne sont toutefois ni des bolchéviques ni des fourmis qui sont à l’origine de ce grand chamboulement, mais plutôt des extraterrestres qu’on jurerait rescapés de la série X-Files (Chris Carter, 1993-2002 et 2016-2018), à laquelle Vince Gilligan a jadis contribué. Ils envoient vers la Terre un signal qui se révèle être un code à partir duquel des scientifiques vont constituer des ARN fonctionnant comme « a psychic glue capable of binding us all together ». Sauf que ça ne marche pas avec treize individus, dont Carol, qu’on devine immunisée, moins peut-être contre les ARN en question que contre toute forme de conformisme et le bonheur en général. Ecrivaine à succès de romans dans lesquels la science-fiction côtoie l’eau de rose, elle dédaigne ses livres autant que ses fans. La première fois qu’on la découvre à l’écran, elle est seule face à la masse, déjà vaguement menaçante, de ses adulatrices. Eternellement insatisfaite, elle va de plus se retrouver en deuil quand sa conjointe, agente et seule amie Helen (Miriam Shor) ne survit pas à « l’événement » qui fait converger les humains. Carol va donc résister de toutes ses forces à ce qu’elle considère comme une dictature du bonheur. Pourtant, « les autres », comme elle les appelle, répètent ne vouloir que son bien et lui assurent que cela ne tient qu’à elle, qu’elle peut devenir l’artisane de son propre bonheur.

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Mais à Carol, tout cela rappelle un très mauvais souvenir. Car elle est lesbienne, et même sans doute la dernière lesbienne sur Terre puisque la sexualité ne semble plus exister parmi les nouveaux bienheureux. Quand elle avait seize ans, sa mère – qui ne voulait bien évidemment que son bien – l’avait envoyée dans un camp de conversion pour « soigner » son homosexualité. Tout le monde y était bienveillant, tout le monde souriait tout le temps. Et tout le monde voulait la changer en quelqu’un qu’elle n’était pas. Alors, « les autres » ont beau lui assurer qu’ils l’acceptent comme elle est (mais elle serait tout de même beaucoup plus heureuse si elle était comme eux), elle n’y croit pas une seconde.

Pourtant, ne serait-il pas tentant de rejoindre une humanité qui, au lieu de se faire la guerre, n’aspire qu’à rendre tout le monde heureux, ou du moins serein ? D’un coup de baguette magique, l’événement a instauré la paix sur Terre, supprimé le racisme, aboli la haine. Mais en même temps, il a fait disparaître l’amour et l’amitié, le désir, le plaisir, le partage, la création artistique. Ayant abandonné tout ce qui fait l’essence de l’humanité, les habitants de ce nouveau monde ressemblent en réalité à des robots pilotés par une intelligence artificielle qui, comme ChatGPT, sait tout, répond à toutes les questions, exécute immédiatement les moindres désirs de ses utilisateurs, est incapable de contredire ceux qui l’interrogent, et vise insidieusement à standardiser la pensée en broyant toute réflexion personnelle. Leur monde idéal a une autre face cachée : près d’un milliard de personnes n’ont pas survécu à l’événement initial et l’incapacité des « autres » à faire du mal à qui ou quoi que ce soit de vivant (ce qui inclut tout ce qui est végétal) les force à se nourrir de cadavres, y compris humains.

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Ecrite avant la deuxième présidence de Donald Trump, Plur1bus n’en constitue pas moins une méditation circonspecte sur une société américaine qui promet « la poursuite du bonheur » pour tous, mais sépare dorénavant les citoyens et le monde entier en groupes antagonistes irréconciliables. Ceux qui ne sont pas avec « us » (US), comme ne cessent de se désigner les convertis face à Carol, ne peuvent être tolérés. « We is us », lui explique-t-on. Et contrairement à ce qu’ils affirment au début, « les autres » ont bel et bien la possibilité d’assimiler à terme Carol contre sa volonté. Un peu comme ce que sont en train de faire Trump et ses acolytes de la Silicon Valley avec le reste du monde. Et ce n’est pas un hasard si la première personne convertie qui s’adresse à Carol est un ministre (ou plutôt l’incarnation de celui qui était autrefois un ministre) à la Maison Blanche, sur fond de drapeau états-unien. Le président, nous apprend-on, n’a pas survécu.

La série n’est pas seulement enthousiasmante par l’originalité de la narration et la multiplicité des pistes de réflexion et d’interprétation ouvertes dans chaque épisode (les fans s’en donnent à cœur joie sur les réseaux sociaux). Gilligan s’amuse à filmer de longues scènes, sans dialogues, dans lesquelles il ne se passe a priori pas grand-chose, mais qui donnent vie au monde et aux émotions de son héroïne tout en variant les genres, du film de zombies à la comédie décalée.

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Esthétiquement, c’est – comme toutes les créations de Gilligan – un régal. Le showrunner, son directeur de la photo Marshall Adams et sa directrice artistique Denise Pizzini jouent avec les oppositions entre l’ordre et le chaos, l’angularité et le cercle, le ciel et la terre, l’individu et la masse, ainsi que l’esthétique qualifiée de « Kodachrome », qui privilégie les couleurs saturées telles que le bleu (plutôt associé au nouveau monde), le jaune (le monde d’avant) et le rouge menaçant. Mais c’est Rhea Seahorn (récompensée aux Golden Globes) qui porte véritablement la série tout entière racontée de son point de vue, celui d’une héroïne improbable et très imparfaite mais dernière garante – avec peut-être un mystérieux Colombien qui arrive en ambulance et devrait être davantage présent dans la deuxième saison – de l’imaginaire (elle n’est pas écrivaine pour rien), de la pensée et des espoirs de l’humanité.

Plur1bus est disponible sur Apple TV.


[1] Il s’agit d’une référence à l’ancienne devise américaine « E pluribus unum » signifiant « one out of many », qui rappelle la réunion des treize colonies britanniques en une fédération d’Etats.

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