L’homme du président – Le Mage du Kremlin d’Olivier Assayas

Comment faire d’un livre, certes critiquable mais passionnant, un film trop bavard et finalement insipide ? Olivier Assayas a adapté le roman Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli (2022), ancien conseiller politique de Matteo Renzi. Il raconte le parcours d’un certain Vadim Baranov qui, d’artiste raté puis producteur de reality show dans les années 1990, devient le stratège en chef de Poutine.

Paul Dano dans le rôle de Vadim Baranov © Curiosa Films / Gaumont Production

Le personnage de Vadim Baranov est ouvertement inspiré de Vladislav Sourkov. Souvent décrit comme « Machiavel russe », Sourkov fut l’un des principaux idéologues du Kremlin jusqu’à son éloignement du pouvoir au début des années 2020. Dans le roman de Giuliano da Empoli, Baranov raconte, au cours d’une longue nuit d’hiver, son histoire à un chercheur dont on apprendra tout juste qu’il est venu à Moscou pour travailler sur l’écrivain russe Evgueni Zamiatine, auteur dès 1920 d’un roman dystopique intitulé Nous et ayant pour cadre un Etat totalitaire.

Mélangeant des personnalités réelles avec d’autres, fictives, des événements historiques avec des scènes imaginaires, Giuliano da Empoli propose une captivante analyse politique du fonctionnement et des ressorts du pouvoir à l’exemple de la Russie contemporaine. Son roman a toutefois irrité certains spécialistes, dont la politologue Anna Colin Lebedev, très présente dans les médias français depuis l’invasion de l’Ukraine. Selon elle, l’influence de Sourkov, de même que le mystère censé entourer sa vie et son action, ont été exagérés et mythifiés par da Empoli, ce dernier avouant d’ailleurs ne pas être spécialiste de la Russie. Elle lui reproche également de présenter une vision stéréotypée de la Russie et des Russes, décrits dans le livre et le film comme « la masse informe du peuple habitué à courber le dos et baisser le regard ». Mais surtout, elle regrette que le livre, et plus encore le film sorti alors que la guerre en Ukraine est en cours, fassent de Poutine « le seul homme d’envergure » d’un récit visiblement fasciné par lui. Elle va jusqu’à leur reprocher de faire le jeu de Poutine. Car tel qu’il est décrit dans le livre et interprété par Jude Law dans le film, le « Tsar » fait certes peur, mais n’est-ce pas exactement le but du vrai Poutine : convaincre l’opinion occidentale de sa détermination, de sa cruauté et de son invincibilité ?

Boris Berezovsky (Will Keen) fait face à Poutine (Jude Law) © Curiosa Films / Gaumont Production

C’est l’écrivain et scénariste Emmanuel Carrère qui aurait encouragé Olivier Assayas à s’attaquer à l’adaptation du roman de Giuliano da Empoli. Contrairement à Assayas, Carrère connaît bien la Russie. Il a écrit plusieurs récits, dans lesquels il mêle histoire, enquêtes et expériences personnelles, et qui ont trait au pays dont sont originaires certains de ses ancêtres : Un roman russe (2007), Limonov (2011) et plus récemment Kolkhoze (2025). Sa mère est l’historienne et spécialiste de l’Union soviétique Hélène Carrère d’Encausse, aujourd’hui décédée, mais qui avait – selon son fils – beaucoup aimé le roman de Giuliano da Empoli. Après l’invasion de l’Ukraine, elle a été accusée de s’être montrée un peu trop indulgente vis-à-vis de Poutine qu’elle connaissait personnellement. On ne peut rien reprocher de tel à Emmanuel Carrère. En revanche, il a eu tort de vouloir reprendre la trame, la plupart des anecdotes et bon nombre de dialogues du roman sans autre point de vue ou mise à distance, à l’exception de la fin.

Dans le film, le très long monologue de Vadim Baranov est déclamé, sur un ton monotone et doucereux, presque assoupissant, par Paul Dano tandis que Jeffrey Wright, dans le rôle du chercheur venu le rencontrer, en est réduit à faire de la figuration. Et c’est au pas de course – voulu par Carrère qui déclare s’être inspiré de Casino – que la voix off nous entraîne à travers trente ans d’histoire russe. Mais n’est pas Scorsese qui veut et bien qu’on puisse comparer Poutine et sa clique à des mafiosi, il y a finalement peu d’action dans Le Mage du Kremlin. On n’a d’ailleurs jamais l’impression que Baranov tire quelque ficelle que ce soit. Paul Dano l’interprète de façon tellement flegmatique qu’il apparaît davantage comme un simple opportuniste au service de Poutine que comme le créateur de son idéologie politique.

Alicia Vikander est Ksenia © Curiosa Films / Gaumont Production

Au fil du récit, nous rencontrons des personnages connus ou inconnus dont certains sont présentés avec un minimum de détails – c’est notamment le cas de l’oligarque Boris Berezovsky (Will Keen) qui garde son vrai nom, et un peu moins de Mikhaïl Khodorkovski qui apparaît ici sous le pseudonyme de Dimitri Sidorov (Tom Sturridge), ainsi que d’Evgueni Prigojine (Andris Keišs) également nommé – alors que d’autres (Garry Kasparov, Edouard Limonov) ne font que passer en guest star. Divers événements plus ou moins historiques (les attentats de 1999 attribués aux Tchétchènes, le naufrage du Koursk, les Jeux olympiques de Sotchi, l’annexion de la Crimée, les Pussy Riot) sont traités de façon plus ou moins expéditive.

La nécessité de devoir laborieusement mettre en images des épisodes telle la réélection de Boris Eltsine, qui n’occupe que deux pages dans le livre, ralentit le rythme sans apporter une réelle plus-value. Bien trop longuement étalées sont également les séquences dédiées à la description du milieu artistique d’avant-garde, vaguement punk, des années 1990 dont on sent qu’elles ont intéressé Olivier Assayas plus que le reste. Dans le rôle de Poutine, Jude Law serre les mâchoires et les lèvres et dans celui de la femme-trophée Ksenia, fantasmée par Baranov en femme fatale et par Assayas en « repère moral », Alicia Vikander n’a pas grand-chose à jouer. Contrairement à ce qu’il prétend, Assayas n’a pas « étoffé » le rôle de la seule femme dans le film, mais il a tout de même ajouté une séquence sur un yacht en Méditerranée. Les dialogues n’y ont pas grand intérêt, alors le regard du spectateur vagabonde et découvre derrière les personnages… le pavillon luxembourgeois sous lequel navigue le yacht !

En France, certains articles ont laissé entendre que le film aurait eu du mal à se monter parce que le sujet paraissait trop « politique ». Pour lui assurer une plus grande audience, Olivier Assayas a dû consentir à le tourner en anglais. C’est irritant mais on pourrait s’y habituer si certains acteurs ne parlaient pas un anglais correct alors que d’autres ont un accent slave. Faute de pouvoir aller en Russie, le tournage a eu lieu en Lettonie, avec beaucoup d’acteurs lettons, mais sans aide du fonds de soutien local. Le gouvernement letton semble avoir craint à la fois les réactions russes et celles de sa propre population antirusse. Le Monde rapporte même que le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) est intervenu, et une demande d’aide a été adressée par les producteurs à l’ambassade française à Riga, mais ils n’ont d’évidence pas fait changer d’avis les responsables lettons.

Actuellement au cinéma.

A ceux et celles qui sont intéressé·e·s par un regard russe sur Poutine, on recommandera le documentaire Mr. Nobody Against Putin sur arte.tv.

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