Berlinale 5 – D’un festival à l’autre

Tricia Tuttle, la directrice de la Berlinale, aura passé une bonne partie de ces dix derniers jours à expliquer que le festival dont elle est responsable depuis 2024 reste l’un des plus importants au monde… mais peine visiblement à convaincre au vu d’une programmation dont sont absents tous les grands noms et les vraies découvertes. Et bien qu’il soit assez satisfaisant dans son ensemble, le palmarès de 76e Berlinale a raté son Ours d’or et oublié l’un des films les plus intéressants de la sélection.

© Sandra Weller / Berlinale

Coincé entre Sundance et Cannes, Berlin voit lui échapper les premières productions de l’année, alors que les suivantes préfèrent de plus en plus attendre la sélection de la Croisette. Il arrive même que Thierry Frémaux, le programmateur en chef à Cannes, mette dès décembre la main sur un film afin d’être sûr qu’il ne se retrouve pas en compétition ailleurs. Ce fut apparemment le cas l’année dernière de In die Sonne schauen. Dans le doute, producteurs et réalisateurs préféreront en effet toujours le glamour – et une attention médiatique plus grande – en mai à une présentation hivernale à Berlin où la presse internationale est moins présente.

Nécessité faisant loi, Berlin a jeté par-dessus bord le principe des premières mondiales. L’année dernière, l’un des plus surprenants films en compétition, If I Had Legs I’d Kick You de Mary Bronstein, était déjà passé par Sundance où il avait été projeté dans la section Premieres. Le film Drømmer/Dreams de Dag Johan Haugerud était même sorti dans les cinémas norvégiens depuis quatre mois quand il a reçu l’Ours d’or à Berlin. Rebelote en 2026 : Wolfram de l’Australien Warwick Thornton a été projeté en octobre 2025 au festival d’Adélaïde et Josephine, un des rares temps forts d’une compétition plutôt décevante dans son ensemble, arrive à la Berlinale auréolé d’un Grand prix du jury et d’un Prix du public à Sundance. Et que dire de The Testament of Ann Lee de Mona Fastvold, présenté il est vrai hors compétition, mais passé depuis sa première mondiale à Venise l’année dernière, dans plus d’une vingtaine de festivals (il sera également projeté le mois prochain au Luxfilmfest) ? Pour un festival qui veut compter parmi les plus éminents, c’est pour le moins insatisfaisant.

Points de vue

Ecrit par la réalisatrice Mona Fastvold en collaboration avec son partenaire Brady Corbet (le réalisateur de The Brutalist dont Fastvold était également coscénariste), The Testament of Ann Lee nous ramène au 17e siècle et aux origines d’une secte protestante, connue sous le surnom de Shakers parce que les adeptes exprimaient leur foi de façon très physique par le chant et la danse. C’est ce qui a donné à Mona Fastvold l’idée de raconter son histoire sous forme musicale, en partie du moins. Le compositeur Daniel Blumberg a utilisé les hymnes des Shakers pour composer des numéros musicaux plutôt originaux, très rythmés, offrant ainsi au film quelques-uns de ses morceaux de bravoure et à la monteuse Sofía Subercaseaux un prix mérité aux Independent Spirit Awards.

The Testament of Ann Lee © 2025 Searchlight Pictures All Rights Reserved

Mais, peut-être subjugués par cette idée, les auteurs ont oublié de définir un véritable point de vue sur l’histoire d’Ann Lee (Amanda Seyfried), l’une des fondatrices du mouvement. Le film la considère-t-il comme une véritable visionnaire et envoyée de Dieu (le retour de Jésus sous la forme d’une femme) ou bien comme une femme répugnée par le sexe et traumatisée par la mort précoce de ses quatre enfants et qui se réinvente en prétendant sauver l’humanité? Ce n’est jamais très clair mais comme on reste aux côtés d’Ann Lee, que ses prières semblent exaucées et que ses prémonitions s’accomplissent, aucune réelle distance n’est créé envers le personnage. A l’exception de la radicale abstinence sexuelle, des éléments pourtant intéressants aujourd’hui comme le pacifisme affirmé de la secte, les communautés égalitaires qui la constituaient ou la place prédominante accordée aux femmes, ne sont pas vraiment explorés alors qu’ils ont contribué à l’hostilité à laquelle a dû faire face Anne Lee en Amérique. The Testament of Ann Lee est un spectacle souvent emballant. Mais le regard que la cinéaste pose sur son personnage est moderne surtout dans la forme, moins dans le contenu.

Dans Josephine, dernier film en compétition et injustement oublié au palmarès, la réalisatrice Beth de Araújo met autrement son public à contribution. Inspirée d’un événement qui lui est arrivé dans son enfance, l’histoire est celle de la petite Josephine – dite Jojo ou simplement Jo –, enfant insouciante de huit ans (étonnante Mason Reeves), qui devient témoin d’un viol commis sur une joggeuse dans un parc à San Francisco. Tétanisée, Jo observe la scène sans comprendre ce qui se passe. Son père (Channing Tatum), qui surgit peu après, appelle la police et essaie même de rattraper le violeur. Pendant ce temps, un policier indifférent croit mettre la fillette en sécurité en l’enfermant dans une voiture aux côtés de la victime choquée. Jo est durablement traumatisée alors que ses parents essaient, dans un premier temps, de passer à autre chose. Sa mère (Gemma Chen) veut l’envoyer chez un psychiatre, son père préfère l’inscrire dans un club d’autodéfense. Les réponses contradictoires ou évasives qu’elle reçoit de l’une et de l’autre ne font que l’inquiéter et la fragiliser davantage. Pourtant bien intentionnés, toutes les personnes de son entourage sont bloquées par leur propre vécu. Personne ne l’écoute vraiment quand elle essaie d’exprimer son désarroi. Et la défense physique, privilégiée par son père, se retourne contre elle dès qu’elle la met en œuvre. Les choses empirent encore quand on lui demande de témoigner contre le violeur dont le visage et le corps ne cessent de la hanter.

Josephine © Josephine Film Holdings LLC

Beth de Araújo filme la quasi-totalité du récit du point de vue de Jo, nous mettant dans la peau d’une enfant qui perd d’un coup ses repères et ses certitudes. Mais la réalisatrice questionne également un système judiciaire qui remet l’inculpé en liberté provisoire contre le paiement d’une caution et, en permettant à l’accusé de se défendre en mentant, enfonce encore un peu plus les victimes. Pour le public qui, comme Jo, a tout vu, il n’y a aucun doute sur la nature du viol. Le violeur déclarant toutefois que le sexe était consenti, il oblige la violée à prouver le contraire. Et parce que celle-ci n’est psychologiquement plus en mesure de le faire, tout le poids d’une possible condamnation repose sur le témoignage de Jo, son courage et sa capacité, du haut de ses huit ans, à se de faire entendre par les juges.

La cinéaste pose des questions auxquelles il n’y a pas de réponses faciles. Comment respecter les droits de l’accusé et ceux de la victime? Comment se préparer à d’éventuelles attaques ? Quand et comment se défendre? Comment assurer la sécurité des citoyens dans le respect de la loi? Et comment vivre avec la peur sans la laisser prendre le dessus? Des questions pertinentes, actuelles et complexes que le jury présidé par Wim Wenders a pourtant choisi de ne pas honorer, préférant remettre son Ours d’or au plus politiquement correct Gelbe Briefe d’İlker Çatak.

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