Présenté en ouverture de la 76e Berlinale, No Good Men de la réalisatrice Shahrbanoo Sadat bouscule nos préjugés sur l’Afghanistan et surprend en mettant en scène une tendre histoire d’amour entre un journaliste et sa camera(wo)man quelques mois avant la reconquête de Kaboul par les Taliban.

S’il y a bien une chose que le cinéma sait faire, c’est de nous rappeler à quel point des êtres humains que l’on a tendance à penser très différents de nous, partagent en réalité les mêmes peurs, les mêmes émois et les mêmes espoirs.
Et s’il y a un pays qui nous est systématiquement présenté comme éloigné de nous par la mentalité, la religion, l’histoire et la culture, c’est l’Afghanistan, éternellement en guerre contre l’Occident. Le pays qui a hébergé Ben Laden. Le pays des Taliban et des burqas.
Alors imaginez voir dans un film afghan un godemichet représentant un pénis plus vrai que nature, manipulé cinq bonnes minutes durant par deux femmes rigolardes sous le regard embarrassé mais intrigué d’une troisième ! Shahrbanoo Sadat, 35 ans, Afghane née à Téhéran, élevée dans un village reculé en Afghanistan, est une cinéaste bien décidée à faire table rase des préjugés de toutes sortes concernant son pays. Dans son premier long métrage Wolf and Sheep (2016), inspiré de son enfance et de celle de son coscénariste et meilleur ami Anwar Hashimi, elle racontait la vie d’une communauté de bergers et, déjà, les rêves d’émancipation d’une toute jeune fille.
Récompensé à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes par un Art Cinema Award, Wolf and Sheep obéissait aux codes du world cinema : description naturaliste – et pour le public européen fortement dépaysante – d’une population vivant selon des rites ancestraux, acteurs non professionnels, tournage en décors réels, rythme contemplatif, le tout mâtiné d’un peu de réalisme magique. Dans son deuxième long métrage L’Orphelinat (2019, coproduit au Luxembourg par Samsa Film), elle commence à se libérer de ce carcan strictement réaliste pour mélanger à la description de la vie miséreuse d’un adolescent afghan sous l’occupation soviétique, des éléments du cinéma de Bollywood, genre très apprécié en Afghanistan.
Bousculant une nouvelle fois les attentes, elle joue elle-même dans son nouveau film No Good Men une jeune femme émancipée, qui élève seule son enfant après avoir quitté son mari, et qui gagne sa vie en exerçant un métier éminemment masculin : elle est camera(wo)man à la télé où elle essuie quotidiennement le mépris et l’indifférence de ses collègues masculins. Mais Naru a de l’énergie et du talent à revendre et finit par capter l’attention du journaliste star de la chaîne, un certain Quodrat (Anwar Hashimi). Il est plus âgé qu’elle, il est marié mais entre eux va se développer d’abord une réelle collégialité, puis une complicité troublante.
Ne pouvant bien évidemment être tourné en Afghanistan, No Good Men a été intégralement filmé en Allemagne où la réalisatrice a réussi à reconstruire les décors de Kaboul et à rassembler un casting d’Afghans recrutés parmi la communauté résidant notamment à Hambourg.
Shahrbanoo Sadat, qui dit avoir endossé le rôle principal parce qu’aucune actrice afghane ne voulait manipuler le godemichet en question et, de surplus, embrasser passionnément un acteur masculin, joue cette fois avec les codes de la comédie romantique, réussissant le difficile passage de l’humour à la tragédie dans un film certes un peu anodin d’un point de vue strictement esthétique mais poignant parce qu’on sait, dès le début, que toutes ces femmes finiront emmurées vivantes quelques mois plus tard, lorsque les Américains décideront de les abandonner à leur sort.

En catimini, la réalisatrice laisse apparaître comment cet asservissement a pu se faire aussi rapidement. Elle fait de l’Afghanistan le portrait d’un pays corrompu (même les gilets pare-balles sont des contrefaçons inefficaces), constamment en guerre, et d’une société viscéralement patriarcale, dans laquelle les hommes comme les femmes trouvent normal qu’un mari batte quasi quotidiennement son épouse et ses filles. Une société profondément hypocrite aussi, quand elle fait mine de s’emparer de concepts romantiques à l’occasion de la Saint Valentin ou de photos de mariage suprêmement kitsch.
Même les hommes décents comme Quodrat acceptent sans rien trouver à y redire ces traditions misogynes qu’une femme comme Naru dépense son courage à remettre en question. Dans l’une des plus jolies scènes, elle insiste pour prendre son repas avec Quodrat au milieu d’un restaurant plutôt que de consentir, comme il s’apprêtait à le faire, à s’installer avec lui dans le sombre cagibi réservé aux « familles » qui sert surtout à cacher les femmes. Ensemble, ils se soumettent ainsi non seulement aux regards mais au dédain des clients (et des serveurs) masculins.
Quodrat lui-même se trouve en porte-à-faux dans cet environnement machiste car il est végétarien, ne supportant plus la vue de la viande après de trop nombreux reportages sur des attentats-suicide. Pourtant non dénué de courage physique (il lui arrive de plonger au milieu d’un échange de tirs pour un bon reportage), il refuse néanmoins l’idéologie viriliste étalée par son ancien camarade et complice de jeunesse devenu policier et qui se vante de ses conquêtes féminines parfois plus proches du viol. De son côté, Naru tente d’éviter à son jeune fils les doctrines guerrières inculquées dès la maternelle. La réalisatrice dit avoir voulu aussi rendre hommage aux hommes afghans qui osent exprimer une autre conception de la masculinité.
L’horreur survient au milieu de la fête, mettant un arrêt brutal à une société ô combien imparfaite mais qui du moins offrait encore quelques portes de sortie et un peu d’espoir. Le film se termine sur la description quasi documentaire, images d’archives à l’appui, de la fuite paniquée des habitants et habitantes de Kaboul vers l’aéroport où sera située la conclusion de l’impossible histoire d’amour entre Naru et Quodrat. On n’est plus dans la comédie romantique et ses happy-ends mais dans le mélodrame, d’autant plus déchirant ici qu’il n’aboutit pas seulement au malheur d’un couple mais celui de tout un peuple.
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