Après un début décevant, Salvation du Turc Emin Alper et Rose de l’Autrichien Markus Schleinzer viennent raviver la compétition berlinoise en faisant écho à l’actualité politique.
En 2016, le réalisateur turc Emin Alper était au Luxfilmfest pour présenter Frenzy, une confrontation entre deux frères sur fond de dystopie paranoïaque. Les allusions à la situation politique turque, quelques mois avant la tentative du putsch militaire et la purge qui s’en suivra, étaient évidentes. Le réalisateur avait accueilli avec quelque nervosité la nouvelle de la venue d’un représentant de l’ambassade turque à la projection. Et en effet, celui-ci n’avait pas hésité, lors de la discussion suivant la séance, à exprimer haut et fort son désaccord avec le film et l’image trop négative qu’il présentait selon lui de la Turquie. En 2022, le film suivant d’Alper, intitulé Burning Days, racontait l’arrivée d’un jeune procureur dans une ville rongée par la corruption. Cette fois, le ministère de la Culture turc avait demandé le remboursement des aides accordées à la production en raison des allusions à l’homosexualité de certains des personnages.

Emin Alper est l’un des cinéastes les plus critiques et engagés vis-à-vis du gouvernement d’Erdoğan. Dans ses films, il ne cesse de dénoncer la corruption, la diabolisation des minorités, la montée en puissance des fascismes. Le ton allégorique de ses fictions, situés dans des lieux indéfinis et qui brouillent régulièrement la frontière entre réalité et hallucinations cauchemardesques, évoque certes la Turquie mais, par une certaine abstraction, leur confère aussi un caractère universel.
Dans Kurtuluş (Salvation), présenté en compétition à la Berlinale, deux clans s’opposent dans un village coupé en deux entre le haut et le bas. Les uns sont cultivateurs et les autres bergers. Soucieux avant tout de sauvegarder la paix (et accessoirement son rang), le prédicateur Ferit (Feyyaz Duman) essaie de les faire cohabiter mais, ce faisant, se heurte à son frère Mesut (Caner Cindoruk). C’est l’histoire éternelle de Cain et Abel qui se répète dans ces montagnes reculées. Jaloux depuis toujours de ce frère cadet qui était le préféré du grand-père dont tout le monde parle avec vénération, rabaissé parce qu’il a épousé une femme en-dessous de son rang, Mesut va peu à peu s’imaginer que le grand-père lui parle à travers la voix d’un gamin somnambule. Et alors que l’Etat arme les citoyens contre d’invisibles terroristes, installant ainsi une atmosphère de peur et d’appel au sacrifice, des événements insignifiants sont montés en épingle et interprétés comme « signes », le village se fissure, chacun est sommé de choisir son camp. Et pour finir retentiront une fois de plus les paroles lancées par le roi Charles IX avant le massacre de la Saint Barthélemy : « Tuez-les, mais tuez-les tous, pour qu’il n’en reste pas un pour me le reprocher ». Une injonction lancée avant chaque massacre par ceux qui croient sauver leur peuple en en éliminant un autre.
Inspiré de l’histoire vraie d’une tuerie qui a abouti à la mort de 44 personnes lors d’un mariage en 2009 en Turquie, le film nous fait suivre – et insidieusement comprendre jusqu’à un certain point – la montée de la haine qui permet à des citoyens lambda d’en arriver à l’impensable : tuer de sang-froid des hommes, des femmes et des enfants non armés. Il est dommage que Salvation comporte de sérieuses longueurs dans le deuxième tiers, qui aboutissent à quelques scènes et dialogues répétitifs. Car le mécanisme mis à nu ici est toujours le même : dans la Bible, lors de la Saint-Barthélemy, au Rwanda ou en Israël et Gaza. Et la dernière image d’Emin Alper nous fait bien comprendre : ça ne s’arrêtera jamais.
Dans Rose, jusqu’à présent le film le plus abouti de la compétition berlinoise, il n’est pas question d’un massacre mais les paysans qui se tournent contre la protagoniste dès qu’ils comprennent que cette dernière n’obéit pas à leurs lois, réagissent de la même façon que les villageois turcs : l’unité de la communauté doit être conservée à tout prix.

Sandra Hüller (très sérieuse candidate au prix de la meilleure interprétation) est Rose qui, depuis sa jeunesse, se fait passer pour un homme. Et après avoir été soldat dans la guerre de trente ans, c’est en homme qu’elle arrive dans un village et déclare être l’héritier d’une ferme laissée tout ce temps à l’abandon. Les villageois l’accueillent avec méfiance, mais le nouveau-venu se montre travailleur, fiable et fidèle croyant. Au point que, plutôt que de lui vendre un champ, un fermier voisin lui offre sa fille Suzanne (Caro Braun) en mariage… ce qu’accepte le soldat. Pour le plus grand plaisir de la communauté – et la surprise du nouveau marié – un enfant naît peu après.
Il existe de nombreuses histoires de femmes qui se sont fait passer au fil des siècles pour des hommes, pour des raisons diverses, allant du désir de liberté et d’aventures à la volonté d’échapper à un mariage forcé ou le besoin de gagner sa vie, et sans doute pour certaines aussi une vraie envie de changer de sexe. Markus Schleinzer s’en est inspiré pour créer ce personnage mystérieux du 17e siècle, hanté et défiguré par la guerre, en quête de paix et d’une vie aisée. Si Rose finit par raconter les raisons de son travestissement, les spectateurs ne les connaîtront pas. Car le réalisateur, tout en nous faisant dès le début du récit complice du secret de Rose, garde ses distances en introduisant une voix off qui relate l’histoire à la manière d’un roman ancien. C’est donc à Sandra Hüller qu’incombe la charge de nous faire comprendre le personnage, son angoisse permanente d’être découverte, sa résolution à maîtriser son destin, son malin plaisir aussi à travailler et se battre comme un homme. Cela passe par le corps, par la démarche, par la poignée de main et la fermeté du regard. Et Rose n’est pas la seule à cacher un secret.
Alors certes, Markus Schleinzer a été et restera un disciple de Michael Haneke (dont il fut l’assistant) et on ne peut s’empêcher de penser à Das weisse Band, en partie à cause du noir et blanc dans lequel est tourné le film, et de la violence impitoyable dont fera preuve la communauté villageoise. Schleinzer apporte toutefois un subtil humour et réinterprète habilement les conventions du cross-dressing au cinéma.[i] La conclusion tragique se dirige plus explicitement du côté de La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Dreyer (1927), la référence n’étant toutefois ici pas christique mais plus moderne. Sans faire de Rose un symbole LGBTQ+, le film n’en dénonce pas moins l’asservissement des femmes et des minorités, le sectarisme communautaire et la violence des lois qui ne sont bien souvent que l’expression du joug des puissants.
[i] Les exemples de cross-dressing au cinéma vont de la comédie au drame : Some Like It Hot, Charleys Tante, Tootsie, Ed Wood, Osama, Tenue de soirée, M. Butterfly, Yentl, La cage aux folles , etc.
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