Berlinale 4 – Les meilleures intentions

Plusieurs films en compétition à la Berlinale s’intéressent à la famille sous divers angles, tendre, mélancolique ou tragique.

At the Sea  © 2026 ATS Production LLC

La famille reste un sujet de prédilection à la Berlinale. Dans At the Sea du Hongrois Kornél Mundruczó, avec Amy Adams en riche directrice d’une compagnie de danse sur le déclin, le réalisateur tente de nous apitoyer sur les tourments de la classe supérieure se chamaillant sur des yachts de luxe. Il y a du White Lotus dans l’air (avec Murray Bartlett dans le rôle du mari), sauf qu’ici, on ne rigole pas avec les ennuis des nantis. La légèreté n’a jamais été la marque de fabrique de Mundruczó (La Lune de Jupiter, Pieces of a Woman). Quand une douzaine de bouteilles vides s’échappent d’une voiture retournée pour qu’on comprenne bien que c’est d’alcoolisme que l’on parle, ou qu’un cerf-volant est utilisé pour symboliser la nécessité de lâcher prise tout en gardant un certain contrôle sur sa vie – explication livrée de surcroît oralement par un personnage créé dans ce seul but – le spectateur finit par avoir l’impression qu’on le prend pour un imbécile.

Un peu plus intéressant est le point de départ de Nina Roza de la Québécoise Geneviève Dulude-de Celles. Un curateur d’art moderne est envoyé de Montréal vers sa Bulgarie natale pour y rencontrer une enfant prodige de huit ans dont les toiles sont en train d’enflammer les réseaux sociaux et le marché de l’art. Pour Mihail/Michel (Galin Stoev), il s’agit d’un voyage vers ses origines et tout ce qu’il a laissé derrière lui vingt-huit ans plus tôt. L’art contemporain et la rencontre avec la jeune artiste, pourtant les points de départ du film, servent dès lors surtout le voyage intérieur du protagoniste, reléguant à la marge des questions plus originales comme l’inspiration et la liberté artistiques, la valeur intrinsèque d’une œuvre ou la marchandisation de l’art.  

Nina Roza  © Alexandre Nour Desjardins

On lui préféra la chronique We Are All Strangers du Singapourien Anthony Chen. A travers une famille recomposée que l’on suit sur plusieurs années, Chen raconte en deux heures et demie la transformation de Singapour, avec une tendresse particulière pour les populations que la prospérité grandissante de la métropole a laissées au bord de la route.

L’un de ces travailleurs modestes est Boon Kiat (Andi Lim). Il possède une petite échoppe dans laquelle il vend des nouilles et de la bière et se fait des soucis pour son fils Junyang (Koh Jia Ler) qui a abandonné l’école sans songer à gagner sa vie par ailleurs. Junyang est amoureux de Lydia (Regene Lim), sage lycéenne sous le joug de sa mère enseignante et chrétienne. Mais quand Lydia tombe enceinte, elle n’a d’autre choix que d’épouser Junyang et d’emménager avec lui dans le minuscule appartement de Boon où les rejoint bientôt Bee Hwa (Yeo Yann Yann), la nouvelle épouse de ce dernier.

Anthony Chen combine habilement l’histoire familiale avec une description des différentes strates de Singapour, cité-Etat qui fait moins d’un tiers de la superficie du Luxembourg mais compte six millions d’habitants ! Entre Lydia, qui porte un prénom occidental, étudie la musique classique et parle anglais avec sa mère, et Junyang, gentil garçon pas très intelligent mais débrouillard, il y a peu de points communs. Alors que la mère de la jeune femme désapprouve leur union au point de les abandonner rapidement à leur sort, Lydia est accueillie avec bienveillance dans la famille de Boon. Immigrée malaisienne arrivée vingt ans plus à Singapour, sa femme Bee Hwa gagnait sa vie en tant que serveuse mais avait de plus en plus de mal à défendre sa clientèle contre de jeunes rivales chinoises. De son côté, Junyang essaie différentes combines pour « devenir riche », de la vente de médicaments illégaux sur internet à celle d’appartements de grand luxe à de riches hommes d’affaire chinois. Au fil de plusieurs années, ces quatre personnages réunis par le hasard connaîtront des hauts et des bas, encaisseront des coups du sort et commettront des erreurs mais resteront toujours soudés. Epaulé par d’excellents acteurs, Anthony Chen raconte, avec affection et humour, l’histoire de gens bien que les circonstances amènent parfois à faire de mauvaises actions.

We Are All Strangers  © Giraffe Pictures

Empirer une situation en croyant faire pour le mieux, c’est aussi ce qui arrive à Amanda (Juliette Binoche) dans Queen At Sea, le jour où elle surprend son beau-père Martin (Tom Courtenay) en train de faire l’amour à sa mère démente. Or, selon son médecin traitant, Leslie (Anna Calder-Marshall) n’est plus en mesure de consentir à un acte sexuel. Désemparée, Amanda appelle à l’aide la police… qui arrête aussitôt Martin et soumet Leslie à un éprouvant examen physique.

Queen at Sea s’attaque à la démence et au bouleversement qu’il provoque dans la famille d’Amanda. Le réalisateur Lance Hammer filme crument l’isolation et le dénuement de Leslie que sa maladie réduit désormais aux instincts primordiaux, et la détresse de son entourage incapable de l’aider ni même de calmer ses angoisses. D’abord enclin à juger Amanda et Martin pour ce qu’ils font ou ne font pas, le spectateur devient témoin de leur efforts désespérés et vains pour la protéger d’elle-même, témoin aussi de la peur et de l’accablement de Martin qui voit disparaître peu à peu celle qui fût sa femme aimée tandis qu’Amanda tente de s’occuper de sa mère tout en écrivant un livre et en veillant sur sa fille adolescente. Le plus terrible est que tous ici – Amanda, Martin, les policiers, les médecins, les infirmières et les responsables d’une maison de soins – font de leur mieux, avec la meilleure volonté du monde, et n’arrivent qu’à aggraver l’état de Leslie. Chacun spectateur devra décider jusqu’où il est prêt à suivre le réalisateur qui ne nous épargne rien de la dégradation de cette dernière, jusqu’à une fin aussi dérisoire que profondément tragique.

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