Kieslowski

... quoi qu'il en coûte!

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… quoi qu’il en coûte!

La récente rétrospective Krzystof Kieslowski au ciné Utopia nous a fait découvrir un auteur extraordinaire, dont la plupart ignoraient jusqu’à l’existence même (exception faite de la poignée de gens qui vont chaque année au festival de Cannes). Pour le grand public, le cinéma polonais restait marqué par Wajda (cinéaste militant, volontiers simplificateur et d’ailleurs sur le déclin) ou Zanussi (très abstrait et à vrai dire peu cinégénique). La sortie de "Tu ne tueras point" a donc fait figure d’événement mais, à lui seul, le film aurait risqué de procurer à ce réalisateur une réputation erronnée de cinéaste coup-de-poing.

L’adjectif le plus souvent utilisé dans les articles relatifs à ce dernier film est "insupportable". C’est sans

aucun doute celui qui convient le mieux pour qualifier l’ensemble de l’œuvre de Kieslowski, mais pas tant à cause de la violence physique, du réalisme avec lequel sont détaillés dans "Tu ne tueras point" les deux meurtres (après tout, on a vu des milliers d’exécutions au cinéma). Ce qui est insupportable chez ce cinéaste polonais, c’est le pessimisme inhérent à chacun de ses films, son refus absolu de "tricher", ne serait-ce qu’à peine, pour rendre la vie un peu plus tolérable. Michel Sineux décrit ainsi le monde de Kieslowski: "L’univers crépusculaire, aqueux, boueux, que le filtrage systématique de la photographie souille, obscurcit et rend davantage opaque encore, semble vouloir faire référence à quelque infra-monde conçu – mais raté par un faux Dieu, dé-

miurge à la fois maladroit et méchant."(1) "Je me lève tous les matins avec des pensées assez sombres et elles s’assombrissent encore dans la journée", dit Kieslowski(2) et il ajoute, non sans une pointe d’humour (noir): "Mes films ne sont pas gais, certains sont même tristes."(3) Pour s’en persuader, il n’y a qu’à passer en revue les titres des articles qui lui ont été consacrés: "Die Geschichte vom Strick" (Die Zeit), "La Pologne sans soleil" (Le Monde), "Mettre le nez dans son caca" (Positif), "Eloge d’un vivisecteur" (Les Cahiers du Cinéma), "Un pays si sombre et si triste" (Positif), "Le fantôme de Solidarnosc" (Positif), etc.

Aucun salut possible, Kieslowski n’a que faire de la religion ou de la politique. Dans "Le hasard", il raconte trois fois la vie d’un étudiant en médecine. Dans la première version, celui-ci attrape de justesse un train qui doit l’emmener en vacances et il rencontre un communiste qui le fait entrer au parti. Dans la deuxième version, le jeune homme rate son train et frappe, énervé, un employé. Condamné pour ce geste, il fait la connaissance d’un dissident et rejoint le syndicat Solidarnosc où une militante le convertit au catholicisme. Dans la troisième variante, enfin, il rate son train mais ne frappe pas l’employé, s’en va retrouver une jeune fille, l’épouse et vit sans intervenir dans la vie politique. L’engagement politique ou religieux est ainsi totalement dû au hasard car le jeune homme lui-même est toujours, et c’est important, le même: sincère, intègre, loyal, "l’honnête homme" selon Kieslowski. C’est la situation qui, chaque fois légèrement différente, régit sa vie. Voilà ce qui semble véritablement "insupportable": en faisant du hasard le seul maître de la vie de son héros, Kieslowski nie tout libre arbitre. C’est du moins ce qu’ont ressenti beaucoup de critiques (5). Comme toujours chez Kieslowski, les choses ne sont pourtant pas si simples. Dans les trois versions, le protagoniste fait un choix – celui de suivre le communiste, l’opposant ou la croyante. Après tout, il était libre de continuer son chemin. Ces choix, quels qu’ils soient, sont de plus fortement influencés par la personnalité de Witek qui, nous l’avons déjà dit, ne varie pas dans les trois versions. Il est aussi droit en communiste qu’en opposant mais aucun de ses choix ne nous est présenté comme meilleur que les autres.

Ce qui nous mène à un thème constant dans l’oeuvre du cinéaste: il n’y a pas de "bon" et de "méchant", pas de voie juste ou mauvaise. "Le spectateur est constamment déstabilisé, incapable d’appliquer une grille préétablie à ce qu’il voit."(6) Kieslowski ne propose pas de solution idéale, ce qui le rend suspect aux yeux d’une partie de l’opposition. Dans un article consacré à "No end", Eric Derobert écrit: C’est un film "dirigé contre le pouvoir politique, dans une optique totalement opposée, cependant, à celle du film militant. Un film militant, par nature, présente une situation inadmissible mais remédiable, et des remèdes en faveur desquels il faut militer. No end ne milite pour rien, sinon peut-être pour la mort"(7). Le refus de l’opposition entre "bons" et "méchants", si fréquente au cinéma, fait de Kieslowski un auteur passionnant. Il ne se limite pas à présenter deux camps mais offre presque toujours trois versions des

faits. Ainsi, "Le hasard" montre trois vies possibles de Witek. Dans "No end", nous sommes confrontés à trois conceptions d’un même procès, personnifiées par trois avocats chargés du dossier d’un ouvrier condamné pour grève. "Tu ne tueras point" fait se rencontrer (par hasard) trois personnages dont les vies vont tragiquement s’entremêler. Les films de Kieslowski sont des exercices intellectuels captivants dans lesquels le spectateur est abandonné à lui-même, appelé à juger ‚en son âme et conscience‘ les événements qu’on lui présente. En refusant de justifier le meurtre dans "Tu ne tueras point" et de trouver une quelconque circonstance atténuante au meurtrier, en nous présentant une victime aussi antipathique que le criminel, en éludant enfin le procès entier, le cinéaste nous empêche de nous identifier à l’un ou l’autre des personnages et, en évitant de faire appel à nos sentiments, il nous renvoie au libre-arbitre de notre conscience. Il est très rare qu’un réalisateur fasse ainsi confiance à ses spectateurs, accepte de les traiter en adultes et prenne le risque d’argumenter sur un plan purement intellectuel.

Seul l’amateur, dans le film du même nom, nous est plus proche. Mais il s’agit là d’un véritable manifeste de Kieslowski qui, pour n’être pas autobiographique (du moins c’est ce qu’il déclare) n’en expose pas moins l’éthique professionnelle de son auteur. Il s’agit d’un ouvrier sans histoires qui achète une caméra pour immortaliser le premier sourire de son bébé puis, au hasard d’une célébration dans son usine, se rend compte du pouvoir de l’image. Il refuse la manipulation par le montage que lui suggère son directeur et, de plus en plus avide de filmer la vie telle qu’elle se présente devant sa caméra, décide de ne montrer que la vérité. Il apprend que la vérité n’est pas toujours bonne à dire et que de plus, un mensonge pieux peut avoir des effets plus positifs. Malgré tout, il décide de continuer dans la voie qu’il s’est tracée, quoi qu’il en coûte. Pour Kieslowski comme pour son héros, la fin ne justifie jamais les moyens!

Il va de soi qu’une telle attitude de la part d’un réalisateur ne facilite pas la vie aux spectateurs. Si Kieslowski compte pourtant de rares mais fervents admirateurs, c’est parce que son cinéma, bien qu’un peu ‚difficile‘, est d’une surprenante intelligence et sa mise en scène l’une des plus belles et des plus originales qui soient. Nous n’avons pas parlé ici du style du cinéaste, style qu’il arrive toujours à accorder parfaitement à son sujet ("Tu ne tueras point" en est l’exemple parfait) sans jamais tomber dans le maniérisme. Son chef-d’oeuvre à tous égards est certainement "No end", d’une émouvante beauté (la musique, si souvent négligée ou mal utilisée au cinéma, y est saisissante!). Bientôt, son nouveau film ("Un court film sur l’amour") sortira sur les écrans. Ne le ratez pas, il paraît qu’il est formidable!

Viviane Thill

(1): in Positif 332, octobre 1988
(2): entretien avec Hubert Niogret in Positif 332, octobre 1988
(3): in Le Monde, 29.10.1988
(4): Frédéric Strauss in Les Cahiers du Cinéma 413, novembre 1988
(5): dans une interview parue dans la revue polonaise "Kino" (no.8, 1987), une journaliste le lui reproche durement.
(6): Thierry Jousse in Les Cahiers du Cinéma 413, novembre 1988
(7): in Positif 334, décembre 1988

Il est très rare qu’un réalisateur fasse ainsi confiance à ses spectateurs.

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