„J’ai fait un rêve étrange…“
Les films de David Lynch
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"There is a lot of troubling things out there … but it’s fascinating"
"Ich glaube nicht, daß Lynch mit seinen Filmen ein besonderes Anliegen verfolgt. Sicher keins, das für irgendjemanden irgendeinen Nutzen bereithält. Aber sie irritieren, man fühlt sich angesprochen, als läse man verbotenerweise den Brief an einen Freund und wäre zutiefst erschrocken über den Inhalt. Wie ist das bei so etwas Überflüssigem wie Lynchs Filmen möglich? Vielleicht liegt das daran, daß er für seine Obsessionen keine Ausreden sucht?" (Kantor Jewelitz, zitiert in "SteadyCam Nr.17")
Lire en secret une lettre adressée à quelqu’un d’autre et y découvrir des choses terrifiantes sur une personne qu’on croyait connaître: on ne saurait mieux définir l’oeuvre de David Lynch! Comme un enfant qui démonte sa poupée, Lynch veut savoir ce qui se cache sous les apparences, derrière les portes ou les rideaux et les façades des maisons. Ce qu’il découvre est toujours troublant, souvent atroce.
Lorsque Harry veut savoir ce qui se trouve à l’intérieur du bébé monstre dans "Eraserhead", il en sort une masse immonde et informe! Le héros de "Dune"
fait semblant de dormir pour pouvoir écouter la conversation entre sa mère et une autre femme, conversation dans laquelle il est question de la mort du père. Dans "Elephant Man", voir ou ne pas voir devient le sujet du film. Au début, John Merrick, l’homme-éléphant, est caché derrière un rideau surmonté d’un panneau annonçant: "no entry". Un inspecteur de police qui veut mettre fin au spectacle, explique: "Je n’ai rien contre les monstres mais ça, c’est tout autre chose. Ce que vous montrez est révoltant et doit être interdit". Pendant très longtemps, Lynch ne nous montrera d’ailleurs le "monstre" qu’à contre-jour ou dans une demi-obscurité. Le médecin qui devient l’ami de John se reproche de le jeter en pâture aux mondains anglais qui viennent voir le monstre en voyeurs.
Dans "Blue Velvet", l’inspecteur de police explique qu’il fait un métier "terrible", mais refuse d’en dire plus. Lorsqu’on lui demande s’il est "seulement curieux ou bien pervers", le jeune héros qui se cache dans une armoire pour espionner une femme, répond: "Si je le savais, je ne le dirais pas". On sait qu’il découvrira des choses pour le moins déconcertantes. A la fin, il annonce: "J’ai vu ce qu’on ne devrait pas voir." La résidence dans laquelle habite la mystérieuse chanteuse (interprétée par Isabella Rossellini) ne s’appelle-t-elle pas "Deep River": eaux profondes, donc troubles? Le générique du début comme celui de la fin se déroule sur un rideau qui cache décidément bien des secrets. Et l’oreille, la fameuse oreille trouvée dans l’herbe par Geoffrey, ne symbolise-t-elle pas tout ce qu’il ne faudrait pas entendre (donc ne pas connaître)? Dans "Wild at Heart", Sailor est poursuivi parce qu’il a été témoin du meurtre (abject) d’un homme. La petite communauté d’apparence très tranquille de "Twin Peaks" (pilote réalisé par David Lynch pour une série télévisée) cache en réalité des secrets inavouables. Dans une interview présentée dans la série "Cinéastes de notre temps", David Lynch répond à une question sur la vérité: "Je la connais mais je ne dis rien", avant d’ajouter: "Some things you can’t talk about". Plus tard, on lui montre une photo de la "dame du radiateur" (dans "Eraserhead") et on lui demande quelles sont les protubé-
Deviner ce qui se cache derrière le rideau ("Elephant-Man")
rances qu’elle a sur les joues. Réponse: "I won’t talk about those things".
Dans "Wild at Heart", il a éliminé purement et simplement une séquence de torture prévue au montage initial. Cette scène était, paraît-il, insoutenable. "On ne peut pas la montrer", expliquait Lynch aux journalistes à Cannes. Censure ou coup de bluff magistral? Lynch n’a pas coupé cette scène: il l’a cachée comme il cachait l’homme-éléphant derrière des rideaux, et pour peu qu’on sache qu’elle existait (et Lynch a tout fait pour qu’on le sache) on imagine la torture dans le noir, tout comme on essayait de discerner la silhouette du monstre derrière le drap. "People like to see something they shouldn’t be seeing", dit aussi David Lynch.
Il y a quelque chose de profondément religieux dans cette idée d’un savoir interdit, de quelque chose qu’il ne faut pas voir, pas entendre, pas même deviner, faute de quoi on risque une punition terrible: être chassé du paradis, par exemple. C’est le fruit défendu, la chambre interdite qu’on rencontre dans un grand nombre de mythes. Quand ils regardent à travers le trou de la serrure, les personnages de Lynch découvrent souvent la sexualité (dans "Blue Velvet", Geoffrey, caché dans l’armoire, observe la chanteuse qui se déshabille et fait l’amour avec un homme), mais aussi la haine, la violence, la souffrance, l’horreur. Ce n’est pas par hasard si ces héros sont souvent des adolescents (dans "Dune", "Blue Velvet", "Twin Peaks") ou, s’ils sont plus âgés, néanmoins assimilés à ceux-ci par leur manque d’assurance et de maturité et une certaine innocence ("Eraserhead", "Wild at Heart"). Ce n’est pas seulement la sexualité qu’ils expérimentent en passant de l’adolescence à l’âge adulte mais bien d’autres secrets effroyables. Dans "Blue Velvet", Laura Dern répète: "C’est un monde étrange et mystérieux" et dans "Wild at Heart", Lula (toujours Laura Dern) lance son fameux "wild at heart and weird on top". Le monde est bizarre, insaisissable, dangereux. Dans "Eraserhead", un homme étrange (la Mort pour certains, Dieu pour d’autres) semble être aux manettes d’un univers qu’il ne contrôle plus depuis longtemps. "Un Dieu vieux, sourd et débile, de ses dix mains malhabiles, jongle pour des imbéciles", disait une chanson française et c’est à cette phrase que l’on pense quand on voit les films de David Lynch.
Dans l’interview citée plus haut, il dit lui-même: "There is a lot of troubling things out there" avant d’ajouter: "but it’s fascinating". On comprend dès lors ce qui attire le public dans les films de David Lynch, même ou surtout lorsqu’ils semblent incompréhensibles, comme "Eraserhead". C’est l’envie de découvrir les secrets effroyables que tente en vain de nous cacher le cinéma américain. "Twin Peaks" est la parodie grinçante et très malsaine des soap opéras que Hollywood fabrique à la chaîne. "Wild at Heart" est la version cauchemardesque du conte de fée favori des Américains: les références à "The Wizard of Oz" y sont nombreuses et explicites.
Déconcertés par ce que montre David Lynch, les spectateurs le sont souvent encore plus par la manière dont il le montre. S’il est resté assez sage en tournant
"Elephant Man" (film d’auteur à part entière dans la mesure où il reprend tous les thèmes favoris de David Lynch, mais très classique dans sa forme) et "Dune" (superproduction dans laquelle Lynch semble s’être un peu perdu), il est revenu avec "Blue Velvet" et "Wild at Heart" à ses délires de débutant qui lui avaient valu le titre de réalisateur de films cultes. Ainsi que le remarque Kantor Jewelitz cité plus haut, Lynch ne prend aucune précaution, ni pour cacher ses obsessions ni pour ménager les spectateurs. Dans "Eraserhead", il les plonge dans un univers très noir dans lequel aucun rayon de lumière ne vient mettre le moindre espoir (encore que le cinéaste ne voit pas les choses de la même manière et prétend trouver beaucoup de beauté dans ses personnages monstrueux). "Blue Velvet" est un film inconcevable dont on s’étonne encore qu’il ait pu sortir sans grands problèmes dans les circuits normaux. Les scènes sexuelles y sont d’une violence incroyable: Dans "Wild at Heart", Lynch malmène pareillement les spectateurs en ne leur laissant, comme le notait un critique français, que deux choix: la retraite précipitée (la révulsion) ou la fuite en avant (la fascination).
Dans un film de David Lynch, le décor le plus banal se révèle bien vite plein de mystères hallucinants. Si "Dune" a tellement déçu, c’est parce qu’il s’agit d’un film de science-fiction, sans aucun rapport avec notre univers quotidien. Or, la force de Lynch consiste justement à dévoiler les secrets abominables qui nous entourent tous les jours! Les vers monstrueux qui peuplent la planète "Dune" (et qui nous sont tout à fait inconnus) sont forcément beaucoup moins inquiétants que les fourmis qui peuplent l’oreille coupée dans "Blue Velvet" – qui se trouve, elle, dans l’arrière-cour d’une maison qui pourrait être la nôtre. Dans ce dernier film, il suffit d’un tuyau d’arrosage accroché à un buisson pour faire pressentir toutes les choses horribles à venir. Un très gros plan sur quelques brins d’herbe fait le reste. Dans "Wild at Heart", une allumette qui explose, elle aussi en très gros plan, en faisant un bruit d’enfer en THX, installe d’emblée une atmosphère extrêmement malsaine. "Twin Peaks", feuilleton télévisée programmé à une heure de grande écoute sur une chaîne nationale, est un chef-d’oeuvre de ce point de vue. Interdiction de
La fameuse oreille pourrait se trouver dans votre jardin! ("Blue Velvet")
montrer tout ce qui touche au sexe, de mettre trop de violence, de parler de choses "indécentes". Malicieusement, Lynch respecte tous ces interdits et installe tout de même un climat morbide. La petite ville de Twin Peaks, située à la frontière canadienne, célèbre pour son bon air et la nature qui l’entoure (!), regorge de secrets inavouables (et d’ailleurs inavouées car on en parlera toujours à mots couverts) et tout est mystérieux et insondable, y compris l’agent du FBI qui arrive pour enquêter sur le meurtre d’une lycéenne et qui passe son temps à parler à un magnétophone qu’il appelle Diane!
L’étrange climat qui règne ainsi dans les films de David Lynch provient en partie de ces mystères qui, contrairement aux règles sacro-saintes du cinéma hollywoodien, ne seront jamais résolus. Pourquoi les cadavres restent-ils debout dans "Blue Velvet"? Pourquoi, dans le même film, le mari et le fils de la chanteuse ont-ils été enlevés? Qui est vraiment Bobby Peru (Willem Dafoe dans "Wild at Heart") et quel est le rôle joué par l’étrange Perdida Durango (Isabella Rosellini dans le même film)? Comment, enfin, Sailor peut-il se relever après avoir été battu à mort par des voyous pour chanter "Love me tender" à sa bien-aimée? Ne parlons pas de "Twin Peaks" où Lynch ne répond pratiquement à aucune des questions soulevées par le film et se paie le luxe d’ajouter un épilogue dément (on imagine la tête du paysan du Kansas, installé devant sa télé, lorsqu’il découvre la lycéenne morte, ’20 ans après", vivante et flanquée d’un nain dansant qui se prétend son cousin!).
De plus, Lynch ne prend même pas la précaution d’envelopper ses cauchemars hallucinants dans un esthétisme de bonne allure. Il s’en donne tout au contraire à coeur joie dans le kitsch et en rajoute même, comme à la fin de "Wild at Heart" lorsqu’apparaît la bonne fée, tout droit sortie du "Wizard of Oz" ou dans le trop beau happy-end de "Blue Velvet"! Il sature ses films de couleurs violentes, de musique hard et mélange hardiment tout ce que le cinéma américain a connu en genres et en styles. Le jeu de ses comédiens est pour le moins extravagant (voir Dennis Hopper dans "Blue Velvet" ou Diane Ladd dans "Wild at Heart") et il se fiche loyalement de tout
ce qui, de près ou de loin, pourrait ressembler à de la vraisemblance dans l’écriture de ses scénarios. Il a pleine confiance dans le pouvoir des images qui l’obsèdent ("il ne faut se fixer aucune limite avant de commencer le tournage d’un film", dit-il) et il ne renonce jamais à un image choc. Parmi les critiques, ceux qui se proclament révulsés, lui ont reproché tout cela. "Effets faciles", ont dit ceux qui ont sifflé le film à la proclamation du palmarès de Cannes (où "Wild at Heart" a eu la Palme d’Or). Ce n’est pourtant pas aussi simple que cela car, pour être effectivement quelquefois faciles, les images de David Lynch, n’en s’accrochent pas moins à votre mémoire pour ne pas en déloger de sitôt. On n’oublie pas le bébé monstre de "Eraserhead", tout comme on n’oublie pas l’homme-éléphant, ou certaines scènes de "Wild at Heart". Malgré l’apparence, ces images-là ne doivent rien à la mode. David Lynch joue et se joue de notre conditionnement de spectateurs pour toujours nous surprendre: les événements qui semblent les plus significatifs n’auront aucune suite tandis que l’horreur surgit lorsqu’on ne l’attend plus. Comme dans un rêve ou dans un cauchemar. Ce que sont finalement les films de David Lynch. Cauchemars dont l’embryon est "Eraserhead", son premier film qui annonce tous les autres (ainsi la belle-mère haineuse qui veut séduire le héros ou la tête arrachée au corps de "Wild at Heart" y étaient déjà contenus tandis que les spermatozoïdes renvoient plutôt, de par leur forme, aux vers géants de "Dune", que le bébé-monstre et les joues de la dame au radiateur annoncent l’homme-éléphant et la découverte traumatisante de la sexualité ressemble à celle que connaîtra Geoffrey dans "Blue Velvet"). Vu de cette façon-là, les films de David Lynch forment un monde à part et l’univers dans lequel ils se déroulent serait contenu tout entier dans la boule sphérique découverte dans la toute première scène de "Eraserhead": cette boule est alors – au choix – la tête du héros, celle du réalisateur ou… celle du spectateur. Petit détail: la boule explose à la fin!
Viviane Thill
"Twin Peaks", le film-pilote dont il est souvent question dans cet article, peut être loué dans certaines vidéothèques à Luxembourg. Les premiers épisodes de la série devraient prochainement passer sur Antenne 2.
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