L’homme qui ne savait pas
Eléments de réponses à un film qui pose des questions: "Barton Fink" de Joel et Ethan Coen
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Eléments de réponses à un film qui pose des questions: "Barton Fink" de Joel et Ethan Coen
En 1941, Barton Fink, jeune dramaturge new-yorkais, connaît soudainement le succès grâce à une pièce prenant pour héros l’homme de la rue. Sa notoriété lui vaut un contrat à Hollywood, où il est chargé d’écrire pour Wallace Beery des scénarios se passant dans le monde des lutteurs. De sa chambre d’hôtel, Barton Fink affronte à la fois l’angoisse de la page blanche, les mystères d’Hollywood et un étrange voisin qui lui révélera quelques sombres secrets sur l’art de la lutte et sur l’existence (1).
Philippe Vecchi a écrit dans "Libération" qu’on "pourrait faire défiler ‚Barton Fink‘ à l’endroit puis à l’envers, il n’y a rien qui ne trouve finalement son sens giratoire sur ce manège insensé". Prenons-le d’abord à l’envers. A la fin du film, Barton Fink est assis sur la plage et la femme qu’il a si souvent contemplée sur une photo vient vers lui et lui demande ce qu’il y a dans la boîte qui lui a été confiée par Charly Meadows. Et Barton répond "I don’t know", puis répète, pensif: "I don’t know".
Arrivé au bout de son hallucinante odyssée, Barton Fink ne sait plus rien. Comme les spectateurs d’ailleurs, qui sortent de là, quelque peu abasourdis et demandent ce que signifient cette fin et le film tout entier. Que voulez-vous qu’on leur réponde? "I don’t know". Ce que fait à peu près "Libération" en intitulant son interview des frères Coen: "Y a-t-il une réponse à cette question?" A contre-courant radical d’un cinéma hollywoodien de plus en plus moralisant qui pose peu de questions mais apporte beaucoup de réponses, "Barton Fink" accumule les questions: qui a tué la femme, qui est véritablement Charlie Meadows, qu’est-il arrivé aux parents de Barton (qui ne répondent plus au téléphone), Barton Fink a-t-il véritablement du talent? La question centrale, celle qui domine le film, est toutefois celle du contenu des choses. Le contenu de la boîte, mais aussi celui de la pièce de théâtre de Barton, celui du scénario qu’il livrera finalement, du roman écrit par Mayhew (ou sa secrétaire?), le contenu de la chambre de Charlie, de l’hôtel tout entier, du bureau de Mayhew, tout est laissé à l’imagination du spectateur et on sait que celle-ci dépasse généralement ce que les cinéastes peuvent ou osent montrer à l’écran.
A défaut d’images, le film donne cependant à entendre. A l’instar de la fameuse boîte que secoue Barton pour voir le bruit qu’elle fait (un bruit indéfinissable, en fait), la plupart des contenants cités ci-dessus sont définis par le bruit qu’ils font. De la pièce à New
York, on entend quelques phrases finales, du bureau de Mayhew nous parvient un chahut pour le moins inquiétant, de l’hôtel et de la chambre de Charlie sourdent des cris et des rires. "Barton Fink" est un film où le son est, chose rare au cinéma, aussi sinon plus important que l’image. Il n’est jamais gratuit, rarement réaliste, comme la sonnette de l’hôtel qui n’en finit pas de vibrer, et souvent il remplace l’image. Ainsi, on entend Charlie Meadows (répondre au téléphone, traverser le couloir pour venir frapper à la porte de Barton) avant de le voir, de même qu’on entend les bruits de vomissement de l’écrivain Bill Mayhew avant de découvrir le personnage. Mais le bruit peut aussi être totalement irréaliste, inexplicable. Ainsi, au moment où Barton ouvre la porte de sa chambre et découvre pour la première fois Charlie Meadows, on entend un bruit qui ressemble au claquement d’une énorme porte résonner dans l’hôtel. Habitués à un cinéma où les bruits ne sont généralement que de fond et presque toujours explicables, nous voilà encore sidérés.
Prenons alors le film à l’endroit, ce qui nous permettra au moins de nous raccrocher à une réalité un tant soi peu tangible, celle de l’écrivain à succès invité, dans les années 40, à se mettre au service de Hollywood. C’est, entre autres, l’histoire de William Faulkner qui se trouverait ainsi dédoublé dans le film car le personnage de Mayhew lui ressemble également, jusque dans son aspect physique, son accent du Sud et un penchant certain pour l’alcool. Barton Fink, écrivain intègre, politiquement engagé et un peu naïf, s’inspire toutefois aussi de Clifford Odets, écrivain dramatique contemporain du Group Theater, qui a conduit à l’Actors Studio. Une fois arrivé à Hollywood, voilà Barton confronté à une mission – écrire un film de catch – à laquelle rien ne l’a préparé. Hébété par l’accueil tonitruant que lui réserve un producteur plus vrai que nature (et inspiré de divers producteurs de l’époque, notamment Jack Warner), le voilà planté devant sa machine à écrire, où il sèche, cherche, tourne en rond, panique. La moindre petite chose détourne son attention: un bruit dans la chambre à côté, un bout de papier peint qui se décolle, un moustique. Cela pourrait être un documentaire, finement observé, sur l’écrivain en panne d’inspiration, sauf qu’ici tout prend des proportions cauchemardesques: le bruit du voisin devient angoissant, le papier peint suinte et tombe, le moustique provoquera une mare de sang sur le lit de Barton Fink.
A contre-courant radical d’un cinéma hollywoodien de plus en plus moralisant qui pose peu de questions mais apporte beaucoup de réponses, "Barton Fink" accumule les questions.
Le cinéma américain s’est toujours méfié des intellectuels, écrivains et autres. Mais quand ces intellectuels n’arrivent plus à créer, c’est l’horreur totale. Dans "Shining", Jack Nicholson, isolé dans un hôtel immense, reprend à l’infini la même phrase monotone et menace de hacher en menus morceaux femme et enfant. Dans "Barton Fink", c’est l’hôtel lui-même qui se déglingue, une femme y meurt et deux flics y seront sauvagement assassinés avant que le feu n’envahisse l’immeuble entier.
"Barton Fink" est aussi l’histoire d’un intellectuel qui se targue de donner la parole à l’"homme de la rue" mais auquel il coupe sans cesse cette parole quand il le rencontre enfin: Barton Fink ne laisse jamais Charlie Meadows, pourtant l’incarnation parfaite du fameux homme de la rue, finir ses histoires, ce qui énerve d’ailleurs quelque peu Charlie. Confronté une deuxième fois aux gens du peuple lors de la fête à laquelle se rend Barton après avoir enfin terminé son scénario, il ne trouve aucun terrain d’entente avec eux, se fait rosser et s’écrie finalement: "Je suis un créateur. Je vis de mon travail d’artiste", soulignant ainsi haut et fort sa différence.
On a souvent remarqué que c’est au moment où Barton Fink découvre le cadavre de la femme sur son lit que le film bascule. Certains en ont même conclu que le reste du film ne serait qu’un cauchemar de Barton. C’est oublier que "Barton Fink" n’est pas une tranche de vie mais une oeuvre fictionnelle dans laquelle, par définition, tout peut arriver (tout ce que la technique cinématographique est capable de réaliser), pas besoin de rêve pour cela. Il est vrai que c’est une donnée que cinéastes et spectateurs oublient souvent mais que rappellent les frères Coen dans "Positif": "Il aurait été incongru par exemple que Barton Fink se réveille à la fin et que nous suggérons qu’il vivait dans une réalité plus large que celle du film. De toute façon, il est toujours artificiel de parler de ‚réalité‘ lorsqu’il s’agit d’un personnage fictionnel. Nous ne voulions pas laisser entendre qu’il était plus ‚réel‘ que l’histoire." (2)
Tout ce que requiert une fiction est une cohérence interne dont ne manque ni le film ni l’oeuvre, encore courte mais marquante, des Coen. Ils ont commencé avec "Blood Simple" par malmener les poncifs de la série noire, les poussant jusqu’à l’absurde et parfois jusqu’à l’horreur. Dans "Miller’s Crossing" ils reprenaient, pour leur tordre le cou, les éléments obligés du film noir. "Barton Fink" va plus loin en ce sens que ce n’est plus à un genre particulier, plutôt au cinéma (américain) tout entier qu’ils s’en prennent, et ce n’est pas par hasard que le héros en est un apprenti-scénariste qui ne connaît rien au cinéma et qui, d’une certaine façon, devra tout découvrir. C’est à un voyage au bout du cinéma américain qu’ils nous invitent, à une re-découverte de quelque chose que nous croyions connaître et dont nous ne pensions plus qu’elle pourrait nous étonner encore vraiment.
A cet effet, ils pressent jusqu’à leur dernière goutte leurs sujets mais aussi leurs personnages et même les objets dans leurs films. Dans "Blood Simple", on a surtout remarqué le sang qui coulait partout et jamais ne séchait. Les personnages avaient beau l’enlever, les taches réapparaissaient toujours. Dans "Miller’s Crossing", le sang coulait pareillement et les personnages pleuraient, vomissaient, comme s’ils voulaient se débarrasser de tous les liquides de leur corps. Dans "Barton Fink", cela prend, comme tout le reste, des allures démesurées. Ce n’est plus seulement le sang, pompé par le moustique, qui se répand sur le lit et les vomissements à répétition des personnages, ce n’est plus seulement qu’ils suent et bavent, mais de leur oreille s’échappe du pus et des murs coule un liquide collant et peu ragoûtant. La toute première image, emblématique, dans "Blood Simple", des puits de pétrole pompant inlassablement dans le désert du Texas la sève de la Terre elle-même, annonçait sans doute tous ces liquides qui allaient s’échapper des corps et des objets dans les films à venir.
Alors, les frères Coen poussent une fois encore, leur fiction jusqu’à son aboutissement logique (l’incendie de l’hôtel qui ne semble perturber ni Charly ni Barton, ce qui démontre qu’on se trouve bien dans une
oeuvre entièrement imaginaire et non dans une réalité plus ou moins reconstruite) et puis – et c’est là où cela devient vraiment formidable – encore un peu plus loin, jusque sur la plage, symbole de la Californie, symbole elle-même du bout de l’Amérique (l’Ouest finit en Californie, on ne peut aller plus loin sinon on revient à l’Est). Et là, Barton contemple une femme assise devant lui (qui est la réincarnation de la femme morte dans son lit mais aussi de celle qui a toujours été sur la photo de sa chambre), il regarde l’horizon derrière elle et dit: "Je ne sais pas."
Et on pense, en sortant du cinéma, à une autre question qui n’a jamais été élucidée: Los Angeles étant, comme nous l’a rappelé un personnage dans le film, construit dans un désert (où, par conséquent, il n’existe pas de moustiques), d’où venait donc ce maudit insecte qui a tout chamboulé?
Viviane Thill
(1) Résumé "officiel" publié dans le dossier de presse du film.
(2) Positif no. 367
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