Un festival pour changer notre vision du monde
55e festival de Cannes
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Un festival pour changer notre vision du monde
Le plan Vigipirate obligea cette année les surveillants à l’entrée des salles cannoises à fouiller les sacs, tous les sacs, fussent-ils, comme nous l’avons l’a vu faire, ceux de Josiane Balasko ou de Viviane Reding. Si les événements du 11 septembre n’eurent toutefois pas d’autre incidence sur l’organisation du festival, la programmation en portait quant à elle plus nettement la trace. Le festival se voulait cette année résolument engagé et un grand nombre de films en sélection officielle traitaient de conflits, de guerres, et plus généralement de la violence actuelle de la société.
Génocides
Que le jury du 55$^{e}$ festival, présidé par le non-conformiste David Lynch, ait à la fin choisi d’attribuer la Palme au "Pianiste" peut étonner car le film de Roman Polanski fut assurément la plus classique des œuvres en compétition et aussi l’une des plus consensuelles. Qui pourrait en effet ne pas être ému par le sort du jeune pianiste Wladyslaw Szpilman (Adrian Brody) déjà réputé quand les Allemands envahissent la Pologne et qui, étant Juif, se retrouve parqué dans le ghetto de Varsovie. Il n’échappe à la déportation que parce qu’un Juif collaborateur le sort de la foule que les nazis s’apprêtent à entasser dans les wagons à bestiaux. Pourquoi lui? Peut-être parce
qu’il est pianiste et célèbre et que l’autre pense qu’il mérite plus qu’un autre de vivre, ce qui prouverait qu’il réfléchit dans des schémas pas si éloignés de ceux des nazis.
Terrible destin en tous cas que celui de survivant et c’est sans doute en cela que Polanski, lui-même rescapé du ghetto de Cracovie, s’est senti proche de Szpilman. Celui-ci passera toute la guerre à Varsovie alors même que les Nazis prétendent avoir ’nettoyé‘ la ville de tous les Juifs.$^{1}$ De l’horreur des camps de concentration, nous ne verrons donc rien mais Polanski montre quelque chose de non moins inhumain: la lente dégradation du pianiste, obligé de confier sa vie à ceux qui veulent bien l’aider ou qui prétendent vouloir le faire. Enfermé à clé dans des appartements successifs, condamné à la passivité pendant des mois et des années, il devient le spectateur impuissant de la guerre. Bien plus tard, quand celle-ci est déjà perdue pour l’Allemagne, il est découvert par un jeune officier nazi. Affaibli par la famine, la maladie et la peur, Szpilman ressemble alors à ce à quoi les Nazis ont depuis le début voulu réduire les Juifs: un sous-homme, sale, apeuré, prêt à tout pour un bout de pain et qui arrive à peine à articuler quelques mots. Mais l’officier lui demande de se mettre au piano et quand cet homme, qui n’a plus rien d’humain, commence à jouer, quelque chose se passe qui ressemble au triomphe de l’humanité sur la bêtise et la haine. La séquence, qui aurait pu être d’un pathétique facile, est heureusement mise en scène par
"Le Pianiste"
Polanski avec la retenue appropriée. Elle pose implicitement la question du Mal: comment ce jeune officier, intelligent, sensible et cultivé, a-t-il pu adhérer à l’idéologie nazie ?
Sans doute attendait-on, de la part de l’auteur du "Locataire", un film de facture moins classique. Mais Polanski a peut-être voulu s’assurer que cette histoire, qui lui tenait à cœur plus qu’aucune autre, serait vue par un public aussi large que possible. Ou bien, conscient du danger qu’il y a à recréer une histoire aussi proche de la sienne², il a choisi sciemment une forme assez impersonnelle.
Peut-être a-t-il eu raison. Egalement invité à Cannes (hors compétition), le cinéaste canadien d’origine arménienne, Atom Egoyan, présentait lui aussi l’histoire d’un génocide, celui de son peuple par les Turcs en 1915. Contrairement à Polanski, il a essayé de s’affranchir de la reconstitution classique. Traitant d’un sujet (à notre connaissance) encore jamais porté à l’écran dans une œuvre de cette envergure, Egoyan a voulu tout mettre dans "Ararat": le génocide, la diaspora arménienne, le poids de l’histoire qui pèse sur la jeune génération et l’inflexibilité des Turcs qui s’acharnent à nier l’extermination. Son personnage principal est un jeune homme d’origine arménienne amené à travailler sur le tournage d’un film qui reconstitue le génocide tel qu’il fut vécu par un petit garçon qui y survivra et deviendra un peintre célèbre. Cette construction assez compliquée permet à Egoyan de montrer le génocide comme un massacre annoncé et perpétué dans l’indifférence de la communauté internationale, mais aussi d’amorcer toute une réflexion sur l’Histoire, la façon de l’appréhender et l’impossibilité de la dépasser tant qu’elle n’a pas été assumée par l’individu et les Etats.
Le film est pris en tenailles entre cette volonté de distanciation et l’émotion des scènes historiques. Assez mal servi, il est vrai, par un Charles Aznavour peu convaincant dans le rôle du réalisateur dans le film, "Ararat" paraît finalement surconstruit. Cela n’a pas empêché la presse turque présente à Cannes de critiquer la façon dont Atom Egoyan a mis en scène ce génocide que l’histoire officielle du pays ne reconnaît toujours pas ! Le personnage du (très) méchant officier turc est également resté en travers de la gorge des Turcs accrédités à Cannes. Il est vrai que, alors qu’il montre toute une diversité de réactions de la part des Arméniens, Egoyan ne présente que deux Turcs (tous deux interprétés par Elias Koteas) dont l’un ordonne le génocide au début du 20e siècle et l’autre le nie en 2001. Mais tant que les faits n’auront pas été reconnus par la Turquie, il paraît difficile d’exiger d’un Arménien qu’il traite ce sujet avec une parfaite impartialité.
"Kedma"
Cocotte-minute ou tragédie antique: deux regards sur le conflit au Proche-Orient
Pour des raisons évidentes d’actualité, deux des films les plus attendus à Cannes furent "Kedma" de l’Israélien Amos Gitaï et "Intervention divine" du Palestinien Elia Suleiman.
Dans "Kedma", Amos Gitaï revient en 1948. Cette année-là, un bateau amène en Israël des survivants de la Shoah. En montrant les passagers entassés les uns sur les autres sur le rafiot, Gitaï fait intentionnellement référence aux images qu’on connaît des camps de concentration. Pour lui, il n’y a pas eu de coupure. Les Juifs sont passés de la persécution en Europe à la guerre en Israël. Dès qu’ils posent le pied sur le sol israélien, ils doivent fuir les Britanniques qui sont encore là pour quelques jours. Et ils se retrouvent face à des Palestiniens qui défendent comme ils le peuvent leur bout de terre. Parmi les rescapés des camps nazis, certains meurent, à peine arrivés sur la Terre Promise. D’autres entendent les anathèmes des Palestiniens sans encore en comprendre la portée. "Vous ne pourrez jamais vous débarrasser de nous. Nous mettrons au monde des générations d’enfants qui vous combattront", promet en substance aux Juifs un vieux paysan dans l’une des scènes les plus fortes du film. Le réalisateur nourrit apparemment peu d’espoir que la haine et la peur, si profondément ancrées depuis 50 ans dans l’histoire des deux peuples, puissent un jour faire place à la paix. Par le fond et la forme, son film ressemble à une tragédie antique dont l’issue sera forcément funeste. A moins d’une prise de conscience et d’un sursaut immédiats de la part de tous.
Allant toujours plus loin dans l’abstraction depuis "Kadosh", en passant par l’autobiographique "Kippour" jusqu’au théâtral "Eden" (déjà sur le sujet des immigrants juifs en Israël), Gitaï aboutit dans "Kedma" à une forme délibérément lit-
Egoyan a voulu tout mettre dans "Ararat": le génocide, la diaspora arménienne, le poids de l’histoire qui pèse sur la jeune génération et l’inflexibilité des Turcs qui s’acharnent à nier l’extermination.
Le problème n’est même pas que Gaspar Noé s’empare du thème de la violence sans prendre aucune distance vis-à-vis de son sujet. Le pire est qu’il ne laisse à son spectateur aucune chance de réfléchir par lui-même.
téraire, très épurée, et construit, plutôt que des séquences, des tableaux situés dans des paysages bibliques, reliés entre eux par quelques personnages représentatifs. Certaines scènes, et notamment le début et la dernière partie du film, sont très fortes mais l’ensemble lassera ceux parmi les spectateurs qui aiment s’accrocher à une histoire, aussi ténue soit-elle. Ce faisant, Gitaï choisit lui aussi, et de façon encore beaucoup plus radicale qu’Atom Egoyan, la stratégie inverse de celle de Polanski et prend ainsi le risque de réduire son public potentiel.
Confronté à la même situation politique que Gitaï, le Palestinien Elia Suleiman s’attaque au problème sous un tout autre angle et dispose pour cela d’une arme que Gitaï n’a pas: l’humour. "Intervention divine" commence comme un film de Tati: de petites saynètes, pratiquement sans paroles. Un Père Noël (!) est poignardé sur une colline. Un homme amasse des bouteilles vides sur son toit pour les jeter sur les policiers qui essaient de venir l’arrêter. Ils ont une bonne raison pour cela: l’homme détruit systématiquement la route qui conduit à sa maison ce qui met quelque peu en difficulté certains chauffeurs! Un autre balance jour après jour sa poubelle dans le jardin du voisin mais est outré quand celui-ci fait de même. Un gamin joue avec un ballon que dégonfle l’homme du toit, décidément très en colère. Chez Suleiman, l’effet comique est toujours affaire de mise en scène, jamais de dialogues. Les gags naissent d’un contre-champ inattendu, d’un cadrage qui, en étant soudain modifié, montre une toute autre réalité que celle qu’on croyait avoir sous les yeux.
Dans la deuxième partie, certains épisodes, un peu moins convaincants, donnent au film un caractère un peu inégal et parfois plus démonstratif mais à la fin, le protagoniste (qui n’apparaît qu’à la moitié du récit en provoquant une explosion
sion mémorable… avec un noyau de pêche!) et sa mère sont assis devant une cocotte-minute sur le point d’exploser. "Il serait peut-être temps de l’arrêter", remarquent-ils.
La loi du talion est-elle irréversible ?
Suleiman démontre qu’au cinéma on peut parler intelligemment – et même avec humour et néanmoins engagement personnel – de guerre et de violence sans nécessairement étaler à l’écran des corps déchiquetés et des crânes enfoncés. Certains cinéastes feraient bien de prendre exemple sur lui. Gaspar Noé par exemple. L’héroïne de son film "Irréversible" se fait violer et sodomiser dans un souterrain aux couleurs de l’enfer. 7 à 8 minutes chrono en main de plan immobile sur le viol, encadré à un bout du film par le meurtre sauvage du violeur et à l’autre par une scène d’amour idyllique.
Noé nous emmène ainsi de l’enfer au paradis (le film commence par la fin et finit par le début de l’histoire) pour dire que celui-ci est perdu… irréversiblement car l’homme a d’abord péché en succombant à la tentation de la femme puis en tuant son semblable. Il a ensuite inventé la pensée pour mieux oublier qu’il reste régi par ses seuls instincts. C’est l’intellectuel interprété par Albert Dupontel, le professeur qui réfléchit tellement qu’il en a oublié de faire jouir Alex quand il vivait avec elle, qui finira par réduire en bouillie (et ce n’est pas une figure de style!) la tête du violeur. Le problème n’est même pas que Gaspar Noé s’empare du thème de la violence sans prendre aucune distance vis-à-vis de son sujet. Le pire est qu’il ne laisse à son spectateur aucune chance de réfléchir par lui-même. Une musique très hard, une caméra virevoltante qui vous fout le vertige et pour finir, des effets stroboscopiques durant plusieurs minutes empêchent physiquement le public de réagir face à ce film certes techniquement virtuose mais finalement répugnant sur le fond.
Alors, difficile d’imaginer un film plus différent d“Irréversible" que "Le fils" des frères Dardenne. Partant du même point de départ que Noé qui est aussi l’argument favori des défenseurs de la peine de mort – comment réagiriez-vous si votre enfant (ou votre mari ou votre femme) – se faisait violer ou tuer? – les Dardenne osent, eux, cette proposition insensée : briser le cercle infernal de la violence.
Dans "Le fils" un charpentier (Olivier Gourmet) est confronté de façon inattendue au jeune meurtrier de son fils. Après avoir essayé d’éviter la rencontre (et donc de devoir y réagir), il va au contraire la rechercher, comme poussé par un besoin impulsif qu’il ne comprend pas et qui le laisse désemparé. La caméra des Dardenne traque littéralement cet homme obsédé par le meur-
"Le fils"
trier. Comme d’habitude, les cinéastes concentrent leur attention sur les détails, la répétition des gestes du charpentier, son travail. Ils utilisent le cadre et le hors-champs pour mieux imposer à l’écran une distance entre les deux personnages qui est même mesurée dans une séquence remarquable au centimètre près. Tout l’enjeu du film est dès lors d’établir si et comment cette distance pourra être franchie.
Le jeune homme ne se doutant de rien (il ne connaît pas le charpentier), le charpentier va le prendre comme apprenti et commencer à lui enseigner son métier. Et voilà que le garçon se montre doué et appliqué. Ni l’ex-femme du charpentier, ni les spectateurs, ni même le meurtrier lui-même, quand il réalisera la situation, ne comprennent l’attitude du charpentier. Elle n’est pas explicable. Mais le fait est qu’entre cet homme et le jeune garçon s’établit une relation, scandaleuse pour certains, puisque le charpentier va en quelque sorte – et comme malgré lui – adopter l’adolescent à la place de son fils mort. Au contraire de Noé, les Dardenne parient, comme déjà dans "La promesse", sans aucune naïveté mais avec l’absolue rigueur et la lucidité qui les caractérisent, sur ce qu’il y a de meilleur en l’homme et non sur le pire.
Des cinéastes résolument engagés
Bénédicte Liénard fut jadis l’assistante des frères Dardenne et même si elle s’en défend, son film "Une part du ciel" en porte la trace. Coproduit par la société luxembourgeoise Tarantula Luxembourg, "Une part du ciel" raconte l’histoire de Claudine (Sofia Leboutte), ouvrière et syndicaliste. Elle est l’une des dernières à s’opposer aux dirigeants de son syndicat qui est tenté de signer avec les patrons de son usine une ‚paix sociale‘ que Claudine considère comme une trahison. Son amie Joanna (Séverine Caneele) est en prison et se bat pour le peu de dignité qu’il lui reste dans cet endroit.
Le rythme volontairement lent du film, la trame narrative réduite à un minimum, les longs travellings sur des personnages qui la ponctuent, ne facilitent, là encore, pas l’adhésion du spectateur. Mais le film vit grâce à des moments forts, ceux où Bénédicte Liénard filme la résistance que les deux femmes opposent, chacune à sa manière, à une hiérarchie qui, par conformisme ou lâcheté, voudrait les réduire au silence.
Autre cinéaste résolument engagé, l’Américain Michael Moore³ a présenté à Cannes le 1er documentaire en compétition depuis 46 ans ! "Bowling for Columbine" part d’une question simple: "Pourquoi y a-t-il aux Etats-Unis plus de meurtres par balle que n’importe où dans le monde?"
"Une part du ciel"
Aux Etats-Unis où le droit de posséder une arme est inscrit dans la Constitution, où le nombre des revolvers en circulation dépasse celui des postes de télévision, et où certaines banques vous offrent un fusil en prime quand vous ouvrez un compte (pour mieux dévaliser la banque?), les armes à feu sont à la portée de tout un chacun et notamment de lycéens comme ceux qui, en 1999, massacrèrent 13 personnes à la Columbine High School. Mais les Canadiens, qui sont de grands chasseurs, possèdent autant sinon plus d’armes à feu que les Américains et ne s’entretient pas pour autant… Même s’il enfonce comme il se doit Charlton Heston, l’abominable président de la toute-puissante National Rifle Association (le lobby des détenteurs d’armes), Moore cherche donc plus loin. Il finit par conclure qu’aux Etats-Unis, plus peut-être que dans aucun autre pays au monde, les citoyens – et notamment les citoyens blancs – ont peur. Dans une séquence animée, à la fois didactique et amusante, Moore explique qu’avant la guerre de Sécession, les esclaves noirs étaient trois fois plus nombreux que les Blancs dans certaines régions. Pour les empêcher de se révolter, dit-il, Samuel Colt, inventa en 1836 le revolver six-coups. Aujourd’hui, les Américains blancs ont toujours peur, des Noirs, des terroristes et plus généralement des classes sociales les plus défavorisées. La télé-réalité, qui montre à longueur de journées des poursuites et des actes criminels, n’y est pas pour rien. Ce que l’on a dénoncé en France après le 21 avril – une certaine façon de rendre compte du sentiment d’insécurité tout en l’attisant – est depuis longtemps la règle en Amérique. Dans ce contexte, le 11 septembre n’a eu pour résultat que de faire monter la tension de quelques crans. Et le président Bush a su profiter de la paranoïa générale pour imposer une politique militariste largement discutable.
Michael Moore
a présenté
à Cannes le 1er
documentaire en
compétition
depuis 46 ans!
"Bowling for
Columbine"
part d’une
question simple:
"Pourquoi y a-t-il
aux Etats-Unis
plus de meurtres
par balle que
n’importe
où dans
le monde?"
Michael Moore
On peut certes questionner la démarche volontairement satirique et parfois un peu racoleuse$^{4}$ de Michael Moore, il n’empêche qu’il révèle certaines choses essentielles sur l’Amérique.$^{5}$ D’ailleurs, s’il peut paraître un peu facile de constater que le jour de la tuerie de Columbine fut aussi celui où les Américains larguèrent sur le Kosovo plus de bombes que jamais auparavant, l’anecdote n’en dit pas moins long sur la propension des Américains à vouloir résoudre tous les conflits par la violence.
Nouvelles d’Iran
Ces bombes, l’Amérique les jette aussi sur l’Irak. Il fut toutefois une époque où Saddam Hussein n’était pas encore considéré par le gouvernement américain comme l’incarnation du Mal mais comme un allié dans la confrontation avec l’Iran. Dans "Les chants du pays de ma mère" ("Un certain regard"), Bahman Gobadi nous ramène à la fin de la guerre irako-iranienne. L’action se passe une nouvelle fois dans ces montagnes inhospitalières, seul refuge de Kurdes ballottés sous les
bombes et le gaz, qu’il nous avait déjà fait visiter dans son premier film "Un temps pour l’ivresse des chevaux". Un célèbre chanteur kurde décide de partir en Irak où son ex-femme est supposée se trouver dans un camp de réfugiés. Il embarque ses deux fils adultes, plutôt réticents, pour un périple à la fois dangereux et drôle, rythmé par la musique et les chants, formidable déclaration de joie de vivre mais aussi dénonciation des conditions dans lesquelles est obligé de survivre un peuple persécuté, coincé entre les frontières et abandonné à son sort par la communauté internationale.
Autre film iranien, également présenté dans "Un certain regard", "Bemani" s’intéresse aux sorts des femmes dans un pays dans lequel celles-ci sont encore, surtout dans les campagnes, privées de tout droit. Leur désespoir est parfois si fort qu’il ne leur reste, comme seule issue, que l’immolation par le feu. Souvent camouflée en accident domestique, cette forme de suicide est, paraît-il, devenue un véritable phénomène de société dans certaines régions iraniennes et le cinéaste Dariush Mehrjui a voulu en savoir plus. De son enquête, il a tiré ce récit, dont la dramaturgie paraît parfois malhabile, mais qui bouleverse par son histoire. Une adolescente qui rêve de devenir médecin est emprisonnée pour cela par son père dans une cave, une autre doit épouser un homme qui a l’âge de sa grand-mère. Elles vont essayer de s’immoler par le feu mais celle qui survit à ses brûlures est ensuite réduite à vivre cachée puisque plus aucun homme ne voudra d’elle. Le film se termine dans un cimetière où la fille trouve un semblant de refuge qui est cependant aussi une façon de symboliquement l’enterrer vivante.
Tous les jours durant le festival, "Le film français" posait à des producteurs et à des réalisateurs ce qu’il appelait "la" question de ce festival: Un film peut-il changer le monde? La réponse de Denis Freyd, producteur du "Fils" est probablement celle qui reflète le mieux la conception qui a guidé des responsables du festival lors de la sélection: "Je crois que si une œuvre cinématographique modifie la façon de voir, de sentir ou de penser, ne serait-ce que d’un spectateur, elle déclenche un processus dont on ignore les conséquences. Changer le monde, cela commence parfois par le fait de changer notre vision du monde."$^{6}$
Viviane Thill
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