L’incroyable fraîcheur d’Eric Rohmer

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Paris au mois d’août… Delphine s’apprête à partir en vacances avec une amie lorsque celle-ci lui annonce qu’elle préfère passer l’été avec un garçon. Voilà la petite secrétaire seule, en rade dans la capitale, au moment où commence son congé. Elle part quand même, avec des amis d’abord, qu’elle abandonne rapidement, puis seule, à la montagne où elle ne reste que quelques heures, à la mer enfin. C’est là qu’elle apprend l’existence du rayon vert, dernier rayon du soleil couchant, qui confère à ceux qui le voient le pouvoir de lire dans leur coeur.

Depuis bientôt trente ans, Rohmer tisse de film en film le fil d’une oeuvre toute en dentelles et résolument contemporaine (ce que démontre l’échec de ses deux films "historiques": "Perceval le Gallois" et "La marquise d’O"). Ses histoires se racontent au présent, moment précaire par excellence, aussi fugace que le rayon vert, l’heure bleue (minute de silence absolu entre la nuit et le jour et titre du premier épisode des "Quatre aventures de Reinette et Mirabelle", inédit à Luxembourg) ou la seconde où la main de Brialy a touché le genou de Claire. Rohmer excelle au jeu qui consiste à concentrer toute l’action sur un seul instant, éphémère, presque intangible, banal au fond, très émouvant. Alors le temps s’arrête, acteurs et spectateurs retiennent leur souffle, un ange passe. Ce moment est

toujours situé à la fin du film (ou de l’épisode) qu’il conclut et il permet aux personnages de repartir sur de nouvelles voies: Delphine n’est plus seule, Reinette part à la ville, Brialy se marie.

Ces moments sont à l’image des films de Rohmer: aussi insaisissable, aussi fragiles, ils ne s’offrent qu’à celui qui prend le temps de les apprécier. Ce qui ne signifie nullement que les films d’Eric Rohmer sont "difficiles". Depuis "Ma nuit chez Maud" (dont le sujet, l’athéisme et la foi, était, il est vrai, assez ardu) Rohmer semble malheureusement traîner la réputation de réaliser de lourdes machineries intellectuelles. Ses films sont au contraire pleins de fraîcheur, légers comme ces journées d’été qui leur servent souvent de décor (beaucoup sont situés pendant les vacances d’été – moment de disponibilité). Ceux qui leur reprochent d’être trop bavards oublient que les personnages ne se définissent pas par la seule parole. Dans d’autres films, les héros s’expriment par leurs actions ou leurs silences. Ceux de Rohmer le font par un babillement ininterrompu (dont Fabrice Lucchini fournit l’exemple le plus achevé)". Delphine est à cet égard une héroïne très rohmérienne, même si son discours est beaucoup moins intellectuel. Or, elle se définit davantage par ce qu’elle tait, par ses hésitations, ses mouvements trop brusques, ses allers et venues, que par ses paroles. Rohmer n’est pas un auteur de théâtre comme on le lui reproche parfois

mais un réalisateur de cinéma qui travaille autant les situations, les mouvements de caméra, la direction d’acteurs que le texte.

Refusant aussi bien la voie hermétique d’un Godard que l’option grand public d’un Chabrol, Rohmer, le seul a avoir gardé la spontanéité de la Nouvelle Vague, continue son petit bonhomme de chemin, tranquillement, à l’instar de toutes ces femmes qui, de Maud à Reinette, de la "collectionneuse" à Delphine, peuplent son univers (les hommes n’y jouent généralement qu’un rôle subordonné): elles vivent comme elles l’entendent en assumant leurs contradictions comme elles peuvent. Ni maman ni putain, elles sont certainement plus actuelles, plus justes, que bien des filles rencontrées dans les films de

réalisateurs dits "modernes".

Vous aurez compris que Rohmer n’est pas seulement ce vieux monsieur un peu fade qui conjugue ses phrases au subjonctif imparfait (devant un micro, il est insupportable); dès qu’il est derrière une caméra, il devient magicien. Ne ratez surtout pas ce petit miracle qu’est "Le rayon vert"!

Viviane Thill

  • Rohmer s’en moque d’ailleurs lui-même dans un autre épisode des "Quatre aventures de Reinette et Mirabelle" dans lequel une des filles réussit à vendre un tableau sans prononcer un seul mot. Son interlocuteur, très bavard, n’est autre que Fabrice Lucchini!

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