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Un paysan découvre dans son champ le cadavre d’une vagabonde. Les gendarmes venus enquêter concluent à une mort naturelle due au froid. Et du fossé, le cadavre de la fille passe à la fosse commune.
Prenant alors la parole, Agnès Varda propose de revenir en arrière pour rencontrer les gens qui ont croisé Mona durant les dernières semaines de sa vie. Ils ne la connaissaient pas, mais tous se souviennent de la "hippie", de la "clocharde", surgie cet hiver-là sur leurs routes. "Je crois qu’elle venait de la mer", dit Varda alors que nous la découvrons sortant de l’eau. L’itinéraire entre cette image presque irréelle et la crasse dans laquelle s’écroulera Mona constitue le récit du film.
Chargée d’un sac à dos et d’une tente pour tous bagages, Mona sillone le sud de la France. Film sur l’errance (genre rare dans le cinéma français), "Sans toit ni loi" ne s’apparente pourtant que de loin aux "road movies" de Wim Wenders. Contrairement aux personnages de celui-ci, Mona ne cherche en effet rien, pas même sa propre identité. Mais outre qu’elle déclenche bien des choses chez les autres, elle donne à Varda l’occasion de poser quelques questions essentielles sur la société, la solitude, la liberté.
Au cours de son périple, Mona est hébergée par un philosophe retourné à la terre, un berger qui a fait la route et qui sait qu’elle mène toujours à l’impasse. "Quand on veut vivre, on s’arrête", dit-il, tout en avouant que Mona est plus libre que lui. "Toi, tu as toute la liberté et toute la solitude." Ironie suprême, c’est l’ancien révolutionnaire qui fait la morale à Mona parce qu’elle n’a aucun désir, aucun but. Elle part, avec en poche deux fromages volés. Sans toit ni loi. Et sans foi. Mona se fiche bien de la philosophie que veut lui inculquer le berger, elle n’est pas en révolte contre la société. Parfois, elle rêve d’une maison, d’enfants. Parfois, elle pleure près d’un feu, sur un chantier.
Qu’est-ce qui l’empêche donc de s’arrêter? Rien en apparence, sauf que pour elle, c’est marche ou crève et le jour où elle tombe, comme les bêtes sauvages, elle meurt. Un à un, elle a perdu ses quelques biens, un tableau, des cartes, le sac, la tente, et sombré dans la saleté, l’alcool et la drogue. Le berger avait raison, la route ne menait nulle part.
Un film d’Agnès Varda
Sans toit, ni loi
Si le film n’était que cela, l’histoire implacable d’une fille qui va à sa mort, son succès serait difficilement explicable. Mais Varda a réussi à nous faire aimer son personnage qui, à priori, avait tout pour être repoussant. Comme Macha Méril qui la recueille un temps dans sa voiture, nous oublions vite sa puanteur et sa crasse. Il ne reste plus alors qu’une fille paumée, un peu sauvage, prête à aimer tout le monde. Mona sourit à tous, à la vieille tante qui tarde à mourir, à l’ouvrier tunisien, la bonne, la prostituée ou l’universitaire. Elle a le pouvoir de faire rêver ou frémir les gens qu’elle rencontre en leur offrant l’image de ce qu’ils auraient pu ou voulu être. Aucun d’eux ne l’a oubliée; ils se souviennent d’elle avec émotion et même tendresse, comme d’une passante étrange venue troubler un moment le déroulement de leur vie quotidienne. Le mérite d’Agnès Varda est d’avoir su faire passer cette émotion presque impalpable à l’écran et dans la mémoire des spectateurs.
Viviane THILL
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