14e Luxembourg City Film Festival 3 – Mondes parallèles

(Viviane Thill) En ce deuxième jour de festival, la compétition documentaire nous invite à pénétrer dans le cœur d’un jeu vidéo de survie ou d’imaginer la face cachée du régime de terreur mis en place par les Talibans.

Knit’s Island – L’île sans fin d’Ekiem Barbier, Guilhem Causse, Quentin L’Helgouac’h

Lors des treize éditions Luxfilmfest passées, on a pu découvrir des contrées lointaines, inconnues, étranges ou déconcertantes, mais on ne s’était encore jamais aventuré là où nous emmènent Ekiem Barbier, Guilhem Causse et Quentin L’Helgouac’h. Leur film Knit’s Island – L’île sans fin est entièrement tourné à l’intérieur d’un jeu vidéo de survie (DayZ). Mais plutôt que de jouer le jeu (au sens littéral), les trois réalisateurs sont partis à la rencontre d’autres joueurs, cherchant à savoir qui sont ces gens qui passent une grande partie de leur temps dans un monde virtuel.

Knit’s Island (c) Les Films invisibles

La première surprise est que cela donne un vrai film, à juste raison sélectionné dans la compétition documentaire. La deuxième est que les gens qu’on y croise ne sont pas tous de sanguinaires tueurs qui viennent là pour dézinguer des zombies. Du moins, ce ne sont pas ceux qui intéressent les réalisateurs en premier lieu. Ils nous font bien rencontrer un groupe assez inquiétant de cannibales qui utilisent des personnages à l’aspect humain en tant que « décoration » et n’adorent rien tant que de tuer d’autres joueurs (« it’s fun ! »), mais ils les ont placés tout au début du film, comme pour mieux pouvoir passer à autre chose ensuite.  

Knit’s Island a en partie été tourné durant le premier confinement, ce qui explique peut-être la mélancolie qui s’en dégage. Partout dans le monde, des joueurs qui se retrouvent et forgent même, pour certains d’entre eux, de vrais liens d’amitié dans le jeu, ont eu pour seule échappatoire cette île fantasmée, au milieu de nulle part ou presque – le décor est censé être celui d’une République post-soviétique. Ceux-là forment des groupes qui s’entraident plutôt que de s’entretuer, certains venant même là pour décrocher et savourer un moment de calme dans une nature somptueusement reconstituée.

Knit’s Island (c) Les Films invisibles

Les réalisateurs nous épargnent pour l’essentiel le long cheminement et les épreuves qu’ils ont dû traverser pour trouver des interlocuteurs qui étaient prêts à leur parler de leur avatar mais aussi de leur vraie vie, allant parfois jusqu’à décrire ce qu’ils voient par la fenêtre de leur bureau. A chaque fois qu’ils se faisaient tuer, ils devaient tout recommencer, marcher pendant des heures et obéir aux règles du jeu pour ensuite seulement rencontrer des « survivants » amicaux qui sont devenus les vrais personnages du film. Cela donne peut-être une idée trompeuse du jeu tel qu’il a été conçu par ses créateurs, mais démontre la capacité des joueurs à s’approprier un univers conçu comme un monde hostile, pour en faire tout à fait autre chose.

Tous ne sont pas solitaires ou coupés du monde dans la vraie vie. Il y a un couple qui joue ensemble et une mère qui doit interrompre le jeu pour s’occuper de son bébé qu’on entend crier à l’arrière-plan. Alors qu’elle s’est éloignée, son avatar reste planté devant la caméra, telle une coquille soudain vidée de son âme. L’effet est assez sidérant et se trouve encore renforcé par le manque de réalisme des avatars et le fait qu’on ne sait pas toujours qui parle. La nature est en revanche reproduite dans un style hyperréaliste mais idéalisé et l’on se surprend à se demander si elle pourrait un jour remplacer dans notre imagination celle que nous sommes en train de détruire.  

A partir des près de 1000 heures passées dans le jeu, Barbier, Causse et L’Helgouac’h ont ensuite réalisé un montage classique, rajoutant des effets sonores et la musique ainsi qu’une trame narrative qui nous mène de la violence du début à la curieuse image messianique de la fin. Film post-apocalyptique à sa manière, Knit’s Island mène une singulière réflexion sur le destin de l’humanité.

Knit’s Island – L’île sans fin repasse ce mardi, 5 mars, à 18h30 au Ciné Utopia

Hollywoodgate d’Ibrahim Nash’at

Ancien journaliste, l’Egyptien Ibrahim Nash’at a lui aussi passé beaucoup de temps dans un univers clos mais qui n’a, malheureusement, rien de virtuel. Après le départ des Américains, il a eu l’autorisation de suivre durant un an deux officiers dans l’armée de l’air talibane en Afghanistan. Malawi est un commandant très sûr de lui, et M.J. Mukhtar un soldat pas très futé mais ambitieux, qui se rêve en pilote de bombardier.

Ibrahim Nash’at clarifie les règles dès l’entrée en matière de son documentaire. Il avait le droit de filmer les deux hommes et leur suite (ils ne semblent se déplacer qu’en groupe), mais rien d’autre. A de très rares exceptions près, il a suivi ces règles, tournant des images d’un aéroport militaire – surnommé Hollywoodgate par les Américains – qui semble avoir été évacué en toute hâte. Les GIs y ont laissé (après les avoir vaguement mis hors d’état de fonctionner) des avions, mais aussi un hangar plein de médicaments et une luxueuse salle de gym. Les quelques fois où les convois des deux Talibans traversent la ville, Nash’at arrive cependant à tourner des images qui semblent tout droit sorties d’un film d’horreur : des femmes enveloppées dans leurs burqas bleues mendient par dizaines au milieu de la rue, avec leurs enfants. C’est la seule présence féminine tolérée dans l’espace public par les Talibans qui comparent par ailleurs les femmes non voilées à des tablettes de chocolat dépourvues de papier aluminium : quelque chose de sale et dégoûtant dont on ne veut plus se servir.

Hollywoodgate (c) Rolling Narratives/Jouzour Film Production/Cottage M/Raefilm Studios

Le réalisateur a couru des risques considérables. Ayant pris la précaution de séparer le son et l’image, il ne montrait aux Talibans que des enregistrements muets de son travail. Les micros qu’il leur mettait le matin étaient en revanche vite oubliés et ces messieurs se laissaient aller, non seulement à exprimer leur haine vis-à-vis des femmes, mais aussi à blaguer entre eux sur le fait qu’au moindre faux-pas, ils liquideraient ce petit cinéaste qui les suivait partout.

Comme Knit’s Island, Hollywoodgate est en grande partie un film fait de moments creux. Quand il y a de l’action, Nash’at est laissé en-dehors et ne peut que contempler la lune en attendant le retour des soldats. On suit donc Mansour et Mukhtar visitant des hangars abandonnés, testant les équipements de la salle de sport ou admirant les avions récupérés et remis en état par des ingénieurs peu enthousiastes et encore moins rassurés par les menaces non voilées de Mansour à leur égard. Parfois, la caméra scrute un visage comme si le réalisateur tentait de savoir si l’homme adhère réellement à l’idéologie talibane. Sur ceux de Mansour et Mukhtar, on ne lit que l’autosatisfaction niaise de ceux qui se croient arrivés. C’est en montrant la face du régime qu’ils estiment présentable que Nash’at nous fait saisir l’envers du décor : celui d’un pays mis en ruine par des décennies de guerres menées soi-disant contre le terrorisme, et abandonné aujourd’hui, comme les médicaments pourrissant dans un hangar en ruines, à un régime totalitaire.

Hollywoodgate repasse ce mercredi, 6 mars, à 18h30 au Ciné Utopia

Als partizipative Debattenzeitschrift und Diskussionsplattform, treten wir für den freien Zugang zu unseren Veröffentlichungen ein, sind jedoch als Verein ohne Gewinnzweck (ASBL) auf Unterstützung angewiesen.

Sie können uns auf direktem Wege eine kleine Spende über folgenden Code zukommen lassen, für größere Unterstützung, schauen Sie doch gerne in der passenden Rubrik vorbei. Wir freuen uns über Ihre Spende!

Spenden QR Code