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Dr Robert L. Philippart

Le palais de l’ARBED

Le Grand-Duc y prend la relève de la garde le jour de la fête nationale, les touristes le confondent avec le palais grand-ducal, l’oppresseur nazi y avait logé le « Chef der Zivilverwaltung ». Le palais de l’ARBED est un symbole du pouvoir, dominant la plus prestigieuse des avenues de la capitale. Quel type pouvoir représente-t-il au juste ?

Attirer l’investisseur

Le gouvernement voulait créer au plateau Bourbon « un quartier un peu monumental », dont un édifice public devait « relever l’ensemble »¹. À la suite de discussions interminables, l’État opta finalement pour l’implantation de sièges d’entreprises commerciales entraînant dans leur sillon des professions annexes, des visiteurs et résidents fortunés.

La Caisse d’épargne de l’État, la direction des chemins de fer Guillaume-Luxembourg, le siège des Assurances sociales et le palais de l’ARBED marquent ainsi de leur empreinte ce quartier, tout en symbolisant le nouveau pouvoir économique. Leur présence assurait au commerce de la ville haute une clientèle complémentaire, sans créer de situation de concurrence².

C’est ainsi que l’ARBED acquit en 1919, de la main du gouvernement, le terrain au centre de l’avenue de la Liberté, initialement réservé respectivement à la construction du musée national et d’un palais de justice³.

Robert L. Philippart est docteur en philosophie et lettres, collaborateur scientifique à l’Université catholique de Louvain et directeur de l’Office national du tourisme. Il a rédigé une thèse sur l’urbanisation et l’architecture de la ville de Luxembourg (1859-1920).

Recherche de la proximité des pouvoirs

Le régime des sociétés commerciales permettant la fusion de plusieurs entreprises est à l’origine de la construction de sièges administratifs, où se réunissent mandataires et exécutifs pour gérer les affaires, loin des sites de production. Lieu de décision et lieu de résidence des propriétaires ne sont plus liés dans l’espace⁴.

La société anonyme Aciéries réunies de Burbach-Eich-Dudelange (ARBED), fondée en 1911, est issue de la fusion des S.A. Hauts-Fourneaux et forges de Dudelange, Mines du Luxembourg, Forges de Sarrebruck avec la société en commandite Forges d’Eich⁵. La réunion, sous un même contrôle du minerai, de la houille, de la fonte, de l’acier et du produit fini⁶ se poursuit en 1913 avec la conclusion d’une communauté d’intérêts par le biais de l’Eschweiler Bergwerksverein. En 1919 est fondée la Société métallurgique des Terres rouges⁷. Le Comptoir métallurgique luxembourgeois – « Columeta » – servira dès 1920 de service commercial de l’ARBED, pour devenir actif, avec Terres rouges, au Brésil, en Argentine, aux Indes et au Japon⁸.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’ARBED transfère son siège de Dudelange⁹ à l’avenue Monterey à

Luxembourg. De nouvelles créations de sociétés industrielles dépendantes ou indépendantes de ce consortium élisent à leur tour domicile dans la capitale¹⁰.

C’est un rapprochement du pouvoir politique concentré à Luxembourg, mais aussi la recherche de la proximité du monde des finances, d’un environnement urbain propice aux affaires.

Un siège prestigieux pour un emplacement de prestige

Le terrain d’une surface de 59,37 ares au centre de la plus belle avenue de la capitale persuada le conseil d’administration d’acquérir encore trois parcelles (16,39 ares) en 1922 pour mettre le palais de l’ARBED en scène par des plantations¹¹.

Sur 15 300 m², le siège de l’ARBED offrait, outre des lieux de travail bénéficiant de tous les confort techniques et hygiéniques, des salons et fumoirs, des salles de réunions, un restaurant, une bibliothèque, une salle des fêtes, un jeu de quilles et même une salle de gymnastique. Ces équipements du Casino de la direction et des employés faisaient partie des œuvres sociales du groupe et servaient de maison de pension aux employés célibataires¹². La presse appréciait hautement le respect de la dignité de l’employé dont témoignaient ces aménagements¹³.

Le conseil d’administration et le collège des commissaires de l’ARBED au moment de l’inauguration du nouveau bâtiment de l’administration centrale en décembre 1922 (© ANLux, Arbed-APh-004-001)

Le plan adopté pour le bâtiment avait comme ambition de répondre au mieux aux exigences d’un excellent flux du travail, d’une bonne insolation et aération des locaux. Il traduit une pratique courante développée au XIXe siècle pour les grandes administrations, les écoles, les hôpitaux et hospices, les palais de justice, dont les plans se ressemblent tous. L’organisation de l’espace s’inspirait de la tradition châtelaine en Europe14.

Le plan reflète une architecture modulaire, où deux ailes se joignent au bâtiment principal, côté avenue. Côté vallée, ces ailes sont reliées par le portique menant à la cour d’honneur.

Le hall d’entrée constitue le lieu central du bâtiment. Après la façade, il fait impression sur le visiteur et lui rappelle l’image de marque de l’entreprise. D’ici, les couloirs parcourent les ailes du bâtiment. L’escalier d’honneur monte à l’étage sans cependant mener à une salle d’apparat. Les escaliers de desserte avec ascenseurs sont dissimulés au fond du corps central, à la jonction des ailes.

Les bureaux se succèdent en enfilade le long de la façade, le long de la cour. Les pavillons à l’est offrent de spacieuses salles de réunion. Columeta occupait l’aile nord du bâtiment. Les salles de représentation se trouvent aménagées sous le toit.

L’organisation de cet espace reflète aussi celle de l’entreprise elle-même : le contrôle à partir d’un point central des processus qui avaient lieu à l’intérieur de l’édifice.

Le pouvoir économique n’a pas de couleur locale

Le siège de l’ARBED se donne en spectacle, selon un rituel très strict qui dicte les choix de l’emplacement, du style, du décor et du volume.

Les responsables du groupe sidérurgique chargèrent l’architecte René Théry (1869-1922) de la conception de leur siège à Luxembourg. Ancien des universités de Douai, Lille et Canterbury, Théry s’était établi durant les années 1898 à 1904 aux États-Unis, où il travailla dans d’importants bureaux d’architecture. De retour en Europe, il s’installa à Bruxelles, où il se distingua par la construction du siège de la compagnie d’assurances Propriétaires réunis, la Banque de Bruxelles, le Crédit anversois, la Banque de Paris et des Pays-Bas, ainsi qu’un certain nombre d’hôtels privés. Il était à la hauteur des conditions esthétiques réclamées par le contrat de vente du terrain domanial, au centre de l’avenue de la Liberté15.

L’ancien architecte de l’État, Sosthène Weis, qui avait aménagé en 1919 le château de Colpach pour Émile Mayrisch16,

dirigea dès 1920, au nom de Théry, les travaux du palais de l’ARBED. Suite au décès prématuré de l’architecte français17, Weis termina seul le projet en tant qu’architecte en chef du groupe métallurgique18.

Théry s’était inspiré de l’architecture châtelaine des XVIIe et XVIIIe siècles, illustrant « le grand siècle français19 ». Le style et la monumentalité de l’immeuble, l’exubérance du décor, le recours à des matières nobles, à différents types de pierres de taille et au cuivre devaient représenter le succès et la puissance économique du groupe sidérurgique. Ce style, soulignant le caractère monumental, reflétait l’investissement maximal d’énergie que l’entreprise réservait à ses activités20. Il ne référait à aucun pouvoir politique, contrairement au néoclassicisme, à la néo-Renaissance, aux styles médiévaux et aux styles exotiques21. Le recours aux nouveaux matériaux de construction, dont l’acier et le béton armé, produits par le groupe lui-même, fut un véritable must, même s’ils étaient encore masqués par des décors historisants22.

Sans décors particuliers, l’immeuble ne traduit ni sa fonction ni son propriétaire. Les décors deviennent des « objets publics », qui personnalisent l’édifice, tout en éduquant au dévouement à la cause économique23.

La référence aux dieux païens était récurrente dans la construction de sièges de compagnies commerciales. René Rozet24 rehaussa le tympan de l’ARBED d’une représentation du couronnement de Mercure, patron du commerce et de l’industrie, par Victoria, en présence de l’allégorie des connaissances. À leurs pieds se trouvent éparpillés des monnaies, une roue dentée, des fruits symbolisant le succès économique de l’industrie. À leurs côtés, des putti tenant le globe terrestre renvoient au commerce mondial qu’entreprend la compagnie. Ce message est encore rappelé par les globes terrestres en cuivre qui servent de bornes de délimitation de la propriété.

Les appliques « modernes »25 sur les façades célèbrent la production industrielle, le commerce et l’agriculture comme clés du succès économique. Les références à Mercure, à l’industrie, à Hercule et à Victoire sont omniprésentes. Le décor renforce l’image de puissance et de richesse de l’entreprise26.

L’ARBED s’élève au-dessus de toutes les querelles protectionnistes qui caractérisaient la politique nationale de l’époque et réclamaient une architecture nationale$^{27}$ : à la pierre locale, le groupe oppose le Comblanchien et la pierre de Savonnière française ; au sculpteur luxembourgeois, il oppose René Rozet ; à l’architecte autochtone, René Théry. Le capitalisme n’a pas de couleur locale. ♦

Façade principale du nouveau bâtiment de l’administration centrale de l’ARBED inauguré en décembre 1922 (© ANLux, Arbed-APh-003-002)

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